Voyage Sans Boussole

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Jack Messy - Psychanalyste

Depuis deux ans, dans le cadre de mes activités au sein d’un organisme de Formation, j’accompagne des résidants de Maisons de Retraite, avec leurs soignants, dans des voyages d’une semaine à l’étranger. Parmi nos vacanciers nous avons des personnes handicapées physiquement et d’autres présentant des troubles de désorientation temporo-spatiale, des troubles de mémoire et des troubles du langage. Notre objectif étant, outre le fait de permettre à des personnes vivant en établissement gériatrique de voyager, de placer résidants et soignants dans une situation inhabituelle, hors institution, en contact direct avec le monde extérieur. Ceci afin de créer des rapports nouveaux dans la relation d’aide. La perte d’un certain nombre de repères institutionnels, le contact avec d’autres touristes de tout âge, l’ambiance hôtel-club, devaient, espérions-nous, produire des effets positifs. Ce qui n’a pas été sans soulever des inquiétudes, voire des réprobations, de la part de certains gériatres craignant que nos actions perturbent davantage les résidants (ce qui est une façon implicite de reconnaître l’impact de l’environnement sur les processus démentiels). Il faut bien être un peu insensé, ou dans une certaine négation de l’irréversibilité, pour tenter de donner du sens aux comportements de ceux qui semblent ne plus en avoir. Cependant notre légèreté apparente s’appuyait sur de nombreuses observations, relatant des adaptations étonnantes de certains résidants perturbés lorsqu’ils se trouvent en contact avec le monde extérieur, dans un contexte différent, plus en adéquation avec ce qu’ils ont connu dans le passé. Par exemple : retrouver l’usage des ustensiles appropriés pour manger au restaurant, alors qu’en institution le même sujet utilise ses doigts ou l’assiette du voisin comme poubelle de table... Munis de nos incertitudes et de notre crédulité nous avons donc abordé ces voyages en espérant recueillir des éléments de questionnement qui puissent relancer une dynamique de fonctionnement institutionnelle.

La première constatation fut de ne relever aucune manifestation ou aggravation d’angoisse au cours du voyage en avion, lors de notre arrivée à l’étranger et de notre installation à l’hôtel. Conclure à l’indifférence de ces résidants, dits plus ou moins détériorés ou déments, serait prématuré. D’autant que nous connaissons, par ailleurs, les effets néfastes produits par les changements de lieux institutionnels, ou les déplacements de chambre, sur les comportements de ces patients. Notre travail consista alors de tenter de donner du sens à cette apparente adaptation à un environnement nouveau, sans aggravation des troubles. Tout d’abord nous avons observé l’apparition, dans les thèmes du discours de ces résidants, d’éléments faisant référence au cite, au pays ou au contexte vacancier du séjour. L’actuel est donc bien pris en considération, mais non pas dans son déroulement temporel, dans le ici et maintenant, mais pour venir enrichir une pensée toujours tournée vers le passé. Par ailleurs nous avons remarqué que l’investissement des espaces hôteliers se faisait comme des espaces de liberté et non de contrainte. Voici sans doute une des différences fondamentales, d’autant qu’elle est majorée par l’accompagnement non répressif des soignants. Eux-mêmes se sentant dans un contexte particulier, à mi-chemin entre le travail et le loisir, parfois en recherche de leurs repères habituels, qu’ils nous faut bousculer pour maintenir une dynamique inventive. C’est aussi dans l’angoisse qu’il y a une possibilité de mobiliser ses forces créatrices. Si l’institution est vécue comme un lieu clos, d’enfermement, d’où certains tentent de s’échapper, l’hôtel et ses jardins sont identifiés à des lieux ouverts, en mouvement, (même s’ils ne sont pas reconnus pour ce qu’ils sont), où son propre mouvement est possible, parce que jamais interdit mais souvent accompagné. Les petites excursions donnent encore davantage cette impression de liberté familière retrouvée, et si ces résidants semblent voyager sans porter intérêt au monde extérieur, et sans dépaysement, c’est le monde extérieur qui les pénètre et fait ouverture dans leur monde intérieur, tout en étant traité comme des représentations déjà là. Les effets cependant ne sont pas transitoires, dans la mesure ou l’institution et les soignants sauront prolonger ce nouveau mode relationnel, plus hôtelier qu’hospitalier. Ainsi, au retour, plusieurs soignants, plusieurs familles, nous ont fait part de leur surprise de retrouver un résidant, un parent, plus communicant, plus présent.

Que peut-il se passer dans ces esprits à l’accès si difficile ? Est-ce leur mémoire qui se perd ou eux-mêmes qui sont perdus dans leur mémoire ? Si leur mémorisation est défaillante ils n’arrêtent pas de se remémorer. Le passé fait irruption sans cesse dans le présent, plus que cela, le passé est confondu dans le présent. Alors que la mémorisation nécessite une projection dans le futur, nous mémorisons pour pouvoir nous souvenir, ici la projection se fait dans le passé, dans un ailleurs et maintenant. Il y a une rupture avec le temps à venir qui semble ne pas exister. Les seuls moments où l’on perçoit leur présence attentive c’est lorsqu’une activité ludique les capte. Comme la danse, le chant, les blagues que l’on raconte, ou des activités manuelles inscrites dans des gestes familiers ; débarrasser une table, enlever les miettes... Cela confirme bien que la mémoire ne peut se réduire à un mécanisme neuronal, mais qu’elle est une des figures de notre relation au monde extérieur et aux objets investis. Une grande partie de notre vie est alimentée par nos espoirs, nos attentes, la mise en forme de nos désirs tournés vers l’objet qui pourrait nous satisfaire, demain est plein de promesse, nous balisons notre chemin parce qu’un retour est toujours possible. Qui mémorise un parcours inconnu, au volant de sa voiture, guidé par un ami s’il ne fait pas le projet de revenir un jour prochain ? Qui ne s’est pas égaré dans les jours de la semaine au cours des vacances ? Ainsi nous nous inscrivons dans le temps et dans l’espace en fonction d’une motivation présente ou future. Qu’en est-il pour un sujet âgé qui se sent sans avenir, sans espérance, pour qui le temps a dû s’arrêter un jour de deuil ? Qu’investir dans l’actuel si celui-ci n’est plus source de satisfaction mais plutôt d’angoisse ? Qu’y-a-t-il donc à mémoriser ici et maintenant qui puisse faire une réserve de plaisir à se magnétoscoper de temps en temps ? Alors qu’il y a tant et tant de petits films enregistrés dans notre mémoire, les uns savoureux, les autres tout encore chargés d’inquiétudes, en attente de résolution.

La mémorisation dépend, outre de l’attention portée à l’objet, de l’investissement des représentations de choses et de mots liées, dans le préconscient, à cet objet, selon les propositions freudiennes. Car l’inscription des objets dans notre mémoire préconsciente et inconsciente, ou dans l’appareil psychique, se fait à partir de représentations du dit objet, sous les différents modes perceptifs (visuels, acoustiques, olfactifs, gustatifs, tactiles) associées à des représentations de mots en rapport à l’objet. Il ne s’agit pas pour moi de rejeter les désordres causés par une atteinte organique qui sont décrits par la neurologie, mais il s’agit de tenter d’en démêler certains liens, qui ne manquent pas d’apparaître à l’observateur clinicien, avec notre organisation psychique. Toute atteinte physique entraîne un remaniement de nos équilibres psychiques, comme avait pu le décrire Ferenczi dans son approche de la paralysie générale. Etre atteint d’une aphasie, d’une apraxie ou d’une agnosie, pour ne citer que ces troubles, ne se fait pas sans dommage qui se répercute dans sa relation au monde extérieur et dans son rapport à l’objet cerveau. Nous pouvons penser qu’il en est de même lorsqu’il s’agit d’un trouble de la mémoire ou de désorientation temporo-spatiale. Ainsi une résidante désorientée et aphasique commençait toujours son discours incohérent, par la succession des mots utilisés, en montrant l’étiquette à son nom collée sur sa canne. Il suffisait de lui dire : « c’est votre nom qui est écrit là » pour qu’elle réponde par l’affirmative en se nommant elle-même, comme si son premier souci était d’être identifiée et reconnue par son interlocuteur. Ensuite se succédait un cafouillis de mots (sans jargonaphasie) où les machins, choses et trucs, tenaient lieu de noms d’objets. Son propos alors ne visait qu’à exprimer ses inquiétudes concernant des événements du passé, comme s’il s’agissait toujours de son actuel. Affaires familiales, professionnelles, information de sa fille, etc..., toutes ses préoccupations se bousculaient dans son discours mélangeant le passé avec le présent. Il n’y avait pas d’organisation logique de sa pensée telle que nous pouvons le faire pour la communiquer à l’autre. Cela ressemblait davantage à l’ordonnancement associatif qui se déroule dans notre tête lorsque nous sommes livrés en silence à notre pensée. L’embarras nous saisit, si à ce moment précis, quelqu’un nous demande : « à quoi penses-tu ? » Parce que notre discours intérieur est incommunicable, fait d’associations d’idées, de perceptions, de souvenirs qui paraîtraient, ainsi énoncées, incohérentes à l’autre. C’est ainsi que je me représente la pensée de certaines personnes, dites démentes, qui substituent aux représentations de mots perdus des représentations de choses. Et si leur pensée leur parle elle ne nous dit rien. Ces malades semblent communiquer avec nous comme si nous faisions parti de leur monde intérieur. Lorsque nous leur posons une question celle-ci paraît s’intégrer dans la chaîne associative et être traitée comme les autres éléments venant du préconscient sans pour autant causer une rupture dans la pensée. Il n’y a plus d’élaboration, sauf quelquefois, et l’expression par le corps vient à l’aide si besoin est, lorsque quelque chose de précis veut être signifié. Souvent, dans ces cas, il s’agit d’un refus, d’une opposition à une décision prise pour eux qui fait effraction dans leur monde intérieur.

Une autre réflexion m’est venue à partir de l’observation d’une résidante, fidèle voyageuse de notre organisme. Elle présentait, lors d’un premier voyage en Espagne, une désorientation importante et une incapacité à mémoriser des repères. Ainsi lorsqu’elle se rendait au restaurant nous lui indiquions une place où elle posait son sac, puis nous l’invitions à aller se servir seule au buffet, ce qu’elle faisait très bien. Au retour, n’ayant pas mémorisé cette place, elle s’installait ailleurs, puis signalait la disparition de son sac... Si elle avait oublié le lieu, elle n’avait pas oublié l’objet symbole de la féminité, où l’identité, l’argent, des morceaux d’histoire personnelle et autres repères et fétiches sont contenus. Fumeuse, elle savait nous réclamer une cigarette, cependant il fallait à chaque fois lui rappeler qu’elle en possédait dans son sac. Mais, comme cette initiative des soignants était nouvelle, elle mettait en doute notre affirmation. Une autre fois, par faute d’avoir trouvé les toilettes, elle avait fait ses besoins dans le couloir de l’hôtel... devant la porte de sa chambre qu’elle avait su retrouver, mais pas ouvrir car nous ne lui avions pas remis la clef, par peur qu’elle l’égare. Les excès de protection, les angoisses de l’entourage ne font bien souvent qu’augmenter les liens de dépendance et n’incite pas le sujet à mobiliser des ressources de mémorisation toujours possibles. Cette même résidante avait su, un soir, réclamer l’octroi d’une chambre à la réception, se retrouvant seule, loin du groupe. Montrant ainsi sa capacité d’adaptation à une situation, en conformité avec le lieu, même en décalage certain avec la réalité. Nous ne pouvons parler de démence dans ce cas, elle savait où elle se trouvait, communiquait correctement si nous lui adressions la parole, mais elle n’avait pas établi de lien avec le groupe, se tenant d’ailleurs toujours à distance. Ce refus de reconnaître son appartenance à un groupe l’avait amenée jusqu’à ne plus se souvenir de l’existence de celui-ci. Elle n’était pas incontinente, mais comme elle ne savait jamais où était les toilettes, et ne faisait pas d’elle-même la démarche d’en demander l’endroit, elle pouvait, après avoir cherché vainement, faire ses besoins sur elle, puis en nier l’inconvénient, voire la réalité. Un an plus tard, au cours d’un second voyage, je constatais que ses déficiences étaient toujours les mêmes, nécessitant, de notre part, une discrète vigilance dont elle réussissait à s’échapper. Ainsi elle avait été occuper une chambre d’un touriste..., demander asile à l’hôtel voisin confondu avec le nôtre...puis elle s’était égarée dans le souk du village tunisien proche au cours d’une promenade. Nous l’avons retrouvée deux heures plus tard, installée à une terrasse de café devant un jus de fruit, sans argent pour le payer. Lui faisant part de notre grande inquiétude à son sujet elle me répondit, sur un ton apparemment neutre, qu’elle aussi avait été angoissée. Cette neutralité dans l’expression des affects communiqués aux autres est aussi un des éléments que nous observons, et qui doit montrer combien le sujet se protège dans son rapport à l’autre. Ce qui ne peut en rien favoriser la mémorisation comme nous l’avons vu. Depuis ce jour là j’ai remarqué que notre résidante ne s’éloignait plus du groupe lorsque nous sortions, s’assurant régulièrement d’une autorisation du soignant pour partir avec les autres. Cependant, à l’hôtel, elle choisissait toujours de rester assise légèrement à l’écart. Au cours du séjour suivant, au Maroc cette fois, son comportement avait changé. Par exemple si elle nous demandait toujours une cigarette, à notre rappel, chaque fois renouvelé cependant, elle se souvenait alors en avoir dans son sac. De même elle n’hésitait plus à demander où étaient les toilettes, ou se faisait confirmer si c’était bien là en les désignant. De telle sorte que nous avons plus eu aucun « accident ». Au restaurant il en fut de même. Elle nous interrogeait pour retrouver sa place, ou se montrait capable de le faire sans aide. Cette évolution inattendue m’apparaît avoir comme explication possible, l’impact causé par son égarement dans le souk, vécu comme un événement chargé d’angoisse qu’elle a reconnu parce que je lui parlé de ma propre inquiétude. Ce qui a occasionné un nouveau rapport au monde extérieur, investi différemment, facilité par une meilleure reconnaissance du groupe et une plus grande confiance dans les soignants. Lesquels ont su mieux l’accompagner, sans augmenter sa dépendance, en respectant sa personnalité forte.

Cet exemple, particulier peut-être, doit nous amener à interroger nos fonctionnements institutionnels. Quels repères peuvent se donner les résidants si nous ne leur laissons pas l’initiative d’en trouver ? Tout est organisé pour eux dans le temps et dans l’espace. Les journées sont réglées à l’initiative des soignants, toilette, repas, activités, etc..., tout est ordonné selon un rituel immuable, où le sujet bien vite se dissout, pour n’être qu’un pur objet de soin. Voyageurs sans boussoles, qualifiés de déboussolés, ils sont comme l’automobiliste qui se laisse guider par son accompagnateur, ils n’ont pas besoin de se fixer des repères, d’autant que leur entrée dans une maison de retraite les a coupés d’une possibilité de se projeter dans l’avenir, moteur de notre mémorisation. Le mot retraite lui-même, synonyme de retour en arrière, n’engage en rien à aller en avant, mais invite plutôt à se tourner vers le passé, à la recherche de souvenirs qui sauront constituer autant d’objets libidinaux. Infantilisés, maternés, ces résidants n’auront plus qu’à se laisser glisser dans la régression et dans des positions qui ne sont pas sans rappeler certaines formes psychotiques.

Le voyage-accompagné de sujets, présentant des troubles à type de démence, n’a pas besoin de franchir les limites de l’hexagone pour produire des effets. Nous pouvons, par notre relation d’aide, notre écoute attentive et l’observation, sortir de nos sentiers battus, oser passer les frontières institutionnelles pour tenter de rencontrer l’autre. Malheureusement bien des schémas stéréotypés enferment nos propres comportements. Le personnel soignant est démuni, bien souvent livré sans formation, ni soutien, aux désordres comportementaux des malades dont ils doivent assurer la survie. Infantilisation, répression, incompréhension, neuroleptiques, tiennent lieu de soins. Il nous faudrait sans doute un peu plus de folie dans nos approches de la démence qui reste encore très rudimentaire empêtrée dans des concepts médicaux ou l’organicité ne laisse que peu de place à la psychogenèse. Le voyage-formation est une façon de partir à l’aventure afin de défricher, et déchiffrer, les mystères du continent gris.

 

Jack Messy - Psychanalyste, Co-fondateur et ancien Directeur de ESPACE GÉRONTOLOGIE
à ESPACES FORMATIONS, 224 avenue du Maine, 75014 Paris

Avril 1996

Publié dans « Le Bulletin du Syndicat National des Psychologues » 1996