Rôle Social et Familial des Grands-Parents

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Jack Messy - Psychanalyste

J’ai pensé vous présenter cette intervention en deux parties, comme le titre m’y invitait. Mais tout d’abord, et en guise d’introduction, je voudrais m’arrêter un instant sur la notion de famille. Son histoire peut nous éclairer sur ses avatars. L’origine du mot famille est plus qu’intéressant pour qui l’ignore, il est surprenant. Il est emprunté au latin classique familia, dérivé de famulus, qui signifie : serviteur. La familia romaine est éthymologiquement l’ensemble des famili, ou esclaves attachés à la maison du maître. Puis tous ceux qui vivent sous le même toit, maîtres et serviteurs, et sur qui règne l’autorité du pater familias, le chef de famille. Voilà pour l’histoire du mot, ce qui peut mieux nous faire comprendre pourquoi, dans les familles, il y a toujours une problématique dans le rapport à l’autorité, le pouvoir. De nos jours le dictionnaire définit la famille par un groupe de personnes apparentées vivant ensemble. Puis, un ensemble de personnes liées par la filiation, l’adoption ou le mariage. Enfin un groupe formé par un couple, ou l’un des parents, et ses enfants. Ces trois propositions méritent que nous les reprenions pour ouvrir notre réflexion sur la famille d’aujourd’hui qu’un certain PACS interroge.

De la première proposition académique nous remarquons qu’une famille est d’abord un groupe de personnes apparentées vivant ensemble. Cela signifie-t-il que les grands-parents d’aujourd’hui sont exclus de la notion de famille, laquelle est réduite aux parents et aux enfants, comme la troisième définition le suggère ? Car très peu de grands-parents vivent sous le même toit que leurs enfants. Ce qui semble confirmé par l’usage. Ne disons-nous pas, lorsqu’un jeune quitte le foyer parental pour se marier, qu’il fonde une nouvelle famille ? Il est vrai, que, dans un premier temps, notre représentation de la famille est effectivement constituée du père , de la mère et des enfants. La femme devient la mère de famille et l’homme devient le chef de cette famille. Nous retrouvons d’ailleurs cette même triade définissant la Sainte famille composée de Jésus, Marie et Joseph. C’est dans un second temps que le terme de famille s’ouvre aux ascendants et collatéraux de l’un et de l’autre parent. La réunion de famille élargit la cellule familiale en y intégrant aussi la belle-famille.

Sur le plan psychologique, cette distinction entre la famille proprement dite et la grande famille n’est pas sans créer des difficultés. En effet, cela sous-entend que, lorsqu’un jeune vole de ses propres ailes, il rompt avec sa cellule familiale d’origine. Il y a une sorte de division cellulaire. Cette rupture, si elle peut aller de soi pour ce jeune, est tout autrement vécue par ses parents. Nous savons que cette séparation nécessite parfois un travail de deuil difficile, qui peut même jamais parvenir à son terme. Car plus qu’un éloignement, il s’agit véritablement d’une perte. Et cette famille, que le dernier enfant quitte, se réduit maintenant au couple. Lequel, par la suite va devoir bientôt se préoccuper de ses propres parents, devenus âgés. Ce retour en arrière favorise un retournement de position. Les enfants deviennent les parents de leurs parents, reconstituant symboliquement la cellule familiale d’autrefois. Ce qui n’est pas sans poser de nouveaux problèmes et de nouveaux conflits, parce que chacun n’est plus à sa place.

Si la seconde proposition du dictionnaire se rapproche davantage de ce que j’ai nommé la famille agrandie aux ascendants, elle introduit l’enfant adopté dans le cercle familial. Si l’adoption se fait naturellement par les parents adoptifs, elle n’est pas si évidente de la part de la grande famille. Tout comme cette reconnaissance d’appartenance au même groupe est souvent factice, en tout cas fragile, en ce qui concerne la bru, le gendre et la belle-famille. Toutes pièces rapportées comme nous disons. Nous en faisons l’expérience à l’issue d’une séparation ou d’un divorce. Comme nous le constatons la notion de famille, depuis la chute du patriarcat, semble perdre de sa force liante. D’autant que le social, à travers l’éducation scolaire, l’information, se substitue très rapidement à la famille. L’adolescent dit bien souvent ne pas se reconnaître dans sa famille, préférant les copains et copines qu’il se choisit. Plus tard ce sera à l’occasion des fêtes de fin d’année, où chacun dit concéder à la famille la dinde de Noël mais réserver aux amis les embrassades du jour de l’an. Comme si l’un était le passé et l’autre l’avenir.

Enfin la troisième définition du dictionnaire à le mérite de préparer l’ère nouvelle, tel qu’elle semble se profiler, en élargissant, ou réduisant selon ses opinions, la notion de famille au groupe formé par un couple, sans préciser s’il est hétéro ou homosexuel, ou l’un seulement des parents, et ses enfants.

De ces trois définitions nous retrouvons une idée commune : c’est la présence d’un enfant qui fait une famille. Lorsqu’un enfant a perdu un des parents nous disons qu’il est orphelin, et si ce sont les deux parents, nous disons en plus qu’il est sans famille. Un couple sans enfant reste un couple, et sans doute, de ce fait, conserve plus longtemps une attache à sa famille d’origine. De la même façon nous pouvons dire que les petits-enfants font les grands-parents. Cela nous permet de mieux saisir le rôle de ces grands-parents.

Il est certain que ce rôle s’est modifié au cours des siècles. Le grand-père n’est plus ce patriarche à la barbe plus ou moins fleurie régnant sur son petit monde en despote. D’une part, comme nous l’avons vu, parce que les familles ne vivent plus sous le même toit, faisant un même métier, comme le jeu des 7 familles l’a symbolisé. Parce que d’autres professions non transmissibles, comme pouvaient l’être l’artisanat, le commerce, l’agriculture, sont apparues. Parce que les difficultés de trouver un logement, du travail, éloignent et séparent les familles. Enfin parce que les traditions ont changées. Autrefois il fallait demander la main de la promise aux parents. Les fiançailles étaient célébrées. L’époque où c’étaient les parents qui décidaient des épousailles n’est pas si lointaine. Aussi, dès la naissance d’une nouvelle famille, la place occupée par les futurs grands-parents était très importante. De nos jours ce rôle a pratiquement disparu. Les jeunes décident, sans avis, de leur vie. Cependant c’est au moment où ils vont devenir, à leur tour, père et mère, qu’un rapprochement s’opère entre les différents composants familiaux. Chacun penchant du côté familial avec lequel des liens de dépendance sont encore vivaces. Créant, parfois quelque jalousie entre les belles familles, et plus particulièrement entre les mères respectives. Puis les nouveaux parents vont s’affranchir de cette tutelle et décider d’élever leur enfant à leur manière. C’est un passage important, sorte de passage de témoin. Le comportement des grands-parents peut faciliter ou entraver le devenir parents de leurs enfants. D’autant que certains jeunes parents se sentent défaillants devant ces nouvelles responsabilité qu’ils fuient en confiant la progéniture à leurs propres parents. Ces derniers peuvent renforcer ce manque de confiance en s’appropriant trop les petits enfants, façon aussi de ne pas devoir sauter une génération. A l’opposé, les nouveaux couples s’affranchissent de plus en plus, et les grands-parents perdent, peu à peu, leur rôle de conseillers. Ils sont de plus en plus sollicités dans un rôle de banquier pour donner le petit coup de pouce financier quand c’est nécessaire.

Au-delà de ces évolutions des rapports familiaux, les grands parents conservent un rôle psychologique important, qui est essentiellement un rôle de structuration auprès de l’enfant. Les grands-parents symbolisent la permanence de la Loi. Cette loi, qui traverse les générations et à laquelle chacune d’elle est soumise. Elle est représentée par l’interdit de l’inceste, par la transmission culturelle et du langage. L’enfant sait qu’il doit respecter cette Loi, comme son père l’a respectée, ainsi que le père de son père. Dans les problèmes que nous rencontrons aujourd’hui il y a, sans doute, un manque du côté de cette transmission. Par l’absence, par exemple, d’une reconnaissance des valeurs défendues par les anciens. Par l’absence physique de grands-parents, restés au pays, pour certains jeunes d’origine émigrée. D’autre part c’est avec les grands-parents que l’enfant peut le mieux évoquer la mort et son rapport au temps : « Papy tu es vieux, tu vas bientôt mourir ? ». Interroge l’enfant devant les parents gênés. Il y a des questions qui ne peuvent se poser qu’aux grands-parents. Comme il y a des confidences qui ne trouvent une oreille bienveillante qu’auprès d’eux. Nous voyons vieillir nos parents que très tard. Aussi les grands parents représentent, aux yeux des enfants, le temps qui passe, la vieillesse. Ce qui les aide à sortir de leur toute puissance. Lorsque l’âge vient diminuer leurs forces physiques l’enfant apprend la patience, le respect, la relation d’aide. Ils faut voir les tout-petits comment ils savent être attentifs et mesurés avec les plus âgés. Enfin ils permettent à l’enfant de s’inscrire dans une lignée et dans une histoire qui remonte le temps. Ce sont ses propres racines qui vont lui permettre de pousser avec plus de sécurité.

Comme les enfants font lien entre les belles familles, les grands-parents ont un rôle de trait d’union entre la cellule familiale et la grande famille de chaque parent. Tout en préservant les différences, ils permettent ainsi aux enfants de sortir du cocon familial, et d’élargir le champ relationnel au social. L’enfant trouve auprès d’eux d’autres formes d’éducation, parfois plus souples, plus tolérantes. Et s’ils sont dépassés par la technologie, leur expérience de la vie sert encore de modèle et peut tempérer les jeunes ardeurs en les invitant à davantage de réflexion. Leur présence est rassurante. Je ne pense pas qu’il faille avoir de complexe devant un enfant qui manie toutes les nouvelles techniques avec aisance. Au contraire il faut en profiter pour les sensibiliser à d’autres valeurs permanentes, comme la lecture, l’écriture, la créativité naissant de ses propres mains. Ce sont aussi les grands-parents qui peuvent accueillir les chérubins lorsque les parents sont pris, ou souhaitent un peu d’espace pour eux. Ils permettent ainsi à l’enfant de prendre de la distance avec ses parents, et en ne vivant pas la séparation comme un abandon. S’ils peuvent compenser le peu de disponibilité des parents, absorbés par leurs activités, dans l’aide au travail scolaire, ils peuvent aussi valoriser le loisir, la détente. Ce sont les grands-parents des vacances qui redonnent aux jeux, au plaisir, toute leur place par rapport à l’étude. Ces parents du mercredi ne doivent pas cependant se substituer aux vrais parents, n’y s’immiscer dans la problématique du couple parental. S’ils sont là pour aider , ils ne sont pas là pour juger, encore moins pour condamner. Bien des histoires de famille naissent de ces dérapages et de ces intrusions dans la vie des uns et des autres. Je crois qu’il est important de rester vigilant pour qu’il n’y ait pas de confusion dans les rôles de chacun. D’autant qu’il n’est pas aisé de changer ainsi de position, car nos enfants, même devenus parents, demeurent toujours nos petits. Par ailleurs chaque famille est divisée, par ses attaches respectives, en deux familles d’origine. Celle de la mère et celle du père. Comme chaque couple grand parental ne vit pas de la même façon sa relation avec cette nouvelle famille, constituée par leurs enfants. Les uns savent garder une distance respectueuse, accepter de jouer ce rôle de dépanneur lorsqu’on a besoin d’eux, et d’être un peu oublié le reste du temps. Les autres veulent garder leur prérogative de parents, et parfois tenter de réparer, avec leurs petits-enfants, ce qu’ils imaginent avoir raté avec leur progéniture. C’est tout à fait naturel. Nous pouvons comprendre notre accrochage affectif avec ceux qui représentent notre avenir. Avec ceux qui nous prolongerons en quelque sorte après notre disparition. Il n’est pas aisé, dans ces conditions de relâcher les liens. Nous pouvons vivre cette distance affective, apparente, comme une ingratitude. Après tout ce que nous avons fait pour eux...Mais, je le répète, si la réalité semble réduire le rôle des grands-parents à celui d’un appoint, lorsqu’on en a besoin, leur rôle symbolique, pour l’enfant est extrêmement structurant. Nous le constatons dans notre travail de formation des soignants, travaillant dans des maisons de retraite, car nombreux sont ceux qui ont choisi ce métier parce qu’ils n’ont pas connu leurs propres grands-parents. Ils trouvent ainsi, auprès des personnes âgées, les substituts qui leur ont manqués. Cette tendresse particulière où toute ambivalence des sentiments peut être absente, si les grands-parents assument, justement, leur fonction de médiateur, de régulateur.

Le rôle social des grands-parents m’apparaît plus difficile à cerner d’une manière spécifique. Il est étroitement lié, me semble-t-il, au rôle social des anciens. Or celui-ci est aussi entrain de se modifier. D’abord parce que leur nombre ne cesse d’augmenter. Parce que la cessation des activités professionnelles est plus précoce et permet à toute cette catégorie sociale de se livrer à d’autres occupations. Et en particulier à des activités culturelles, de bénévolat. Valorisant ainsi le goût de la connaissance, de l’entre aide, de la recherche d’une richesse pouvant s’acquérir autrement que par l’argent. Parce que, dans un siècle où les progrès techniques finissent par nous dépasser, il est souhaitable qu’une mémoire vivante témoigne encore de notre passé, où les rythmes pouvaient être différents. Les grands-parents sont les conteurs de cette histoire humaine. A travers eux c’est aussi l’histoire d’ancêtres disparus qui parvient jusqu'à nous. Ils transmettent l’indispensable à l’équilibre d’une société, c’est-à-dire sa culture, ses traditions, ses rituels. Même si ceux-ci se transforment peu à peu, ils témoignent justement du mouvement de la vie et d’une société. Et si les grands-parents d’aujourd’hui, n’ont plus, dans le social, le rôle qu’ont encore les vieux dans certains pays, comme l’Afrique, nous voyons, de plus en plus, réapparaître des conseils d’anciens, et se créer des organismes mettant à profit l’expérience de quelques uns pour la transmettre à d’autres. Enfin, de part leur plus grande disponibilité, les grands-parents ouvrent les portes du social à leurs petits enfants, par les sorties qu’ils peuvent effectuer ensemble, qu’elles soient culturelles, sportives ou ludiques.

Il est probable que nos difficultés actuelles tiennent d’avantage à notre difficulté d’adaptation individuelle à cette société en pleine mouvance. Nous hésitons à nous appuyer sur des valeurs permanentes, persuadés que la jeunesse n’est attentive et sensible qu’au progrès. Pourtant il n’y a rien de désobligeant à reconnaître ses défaillances par rapport à une technique qui va trop vite. Au contraire, là encore les grands-parents peuvent faire lien entre deux époques, deux modes de vie, et développer le goût de l’apprentissage de l’enfant en le faisant devenir lui-même un enseignant. Vous savez que l’on n’apprend jamais mieux que lorsque l’on doit transmettre. Et bien pourquoi ne pas dire à ses petits enfants : « Apprends-moi comment fonctionne cet ordinateur, ou le fax, je t’apprendrai comment on pêche à la ligne, on reconnaît le chant des oiseaux, on fabrique un jouet avec trois fois rien, etc... ».

Il y a encore un point sur lequel je voudrais m’arrêter. Il semble que de plus en plus les grands-parents ont du mal à s’identifier comme tels. La peur du vieillir nous titillent tellement que nous refusons parfois d’occuper la place du vieux ou de la vieille. Alors les appellations papy et mamie disparaissent pour l’usage du prénom. Ne transmettons pas, inconsciemment, ainsi notre propre angoisse de vieillir, donc de mourir, à l’enfant ? Malgré toutes nos ruses, nos négations, ne nous leurrons pas. Pour un petit enfant, quelque soit l’âge du pépé ou de la mémé, ils sont et resteront des vieux. D’ailleurs je laisse à votre réflexion ce constat qui m’est venu un jour. Essayant de me remémorer les plus anciens souvenirs que je gardais de mes grands-parents, j’eus la surprise de constater que je les avais toujours connu âgés, vieux. Or, après un petit calcul, je dû me rendre à l’évidence que je les ai connu alors qu’ils avaient l’âge que j’ai maintenant. Me faisant conclure : et bien mes petits enfants garderont aussi de moi l’image d’un monsieur qui a toujours été âgé.

 

 

Jack Messy - Psychanalyste, Co-fondateur et ancien Directeur de ESPACE GÉRONTOLOGIE
à ESPACES FORMATIONS, 224 avenue du Maine, 75014 Paris