L’entrée en Institution d’un Parent Âgé

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Jack Messy - Psychanalyste

Si les organisateurs de ce colloque ont choisi, cette année, d’aborder la question des familles des parents âgés c’est, bien entendu, parce que celles-ci occupent une place prépondérante, non seulement à l’entrée d’un établissement, mais tout au long du séjour du parent, et sont, dans bien des cas, à l’origine de tensions avec les équipes. Chacun voulant s’approprier le vieux comme si celui-ci ne s’appartenait plus déjà. Je pense qu’une de nos difficultés relationnelles avec les familles vient justement d’un écart entre la demande et la réponse. Il y a trop souvent une confusion de client, ce qui peut amener l’établissement à être tenté de privilégier la satisfaction du demandeur avant celle de l’accueilli. En effet, si la demande est faite par la famille, la réponse est donnée, en réalité, au parent. Or, notre seule préoccupation, qui nous motive tous, doit rester la qualité de vie, de fin de vie, des résidants ; tout en tenant compte de cette réalité : la famille, dans un excès de protection, se pose souvent en unique interlocuteur sans même réaliser qu’elle exclut ainsi son propre parent du débat. Comme elle exclut tous les autres résidants en ne participant pas, ou peu, à la bonne marche de la Maison et à la réflexion générale sur l’amélioration des conditions d’hébergement et de fonctionnement. J’ai pu le constater au cours des diverses interventions que j’ai effectuées en leur intention dans les établissements. Pourquoi ce désintérêt ? Sinon qu’elles fuient, comme la population en générale, tout ce qui renvoie aux images négatives de la vieillesse. Il ne s’agit pas de porter un jugement sur ces comportements mais d’en comprendre les ressorts et les effets néfastes que cela peut avoir sur les uns et les autres afin de mieux accompagner ce « passage ». Ce terme équivoque de passage, qui m’a été proposé par les organisateurs de ce colloque, s’il souligne un changement dans le mode de vie, évoque aussi, dans son usage, outre un rituel initiatique, l’entrée dans l’au-delà ou dans son vestibule nommé autrefois : le mouroir. Je sais que mes propos ne sont pas toujours flatteurs pour les établissements et jugés provocateurs par certains d’entre vous. Pourtant ils sont issus d’une longue pratique, et les nombreuses demandes de formation sur la bientraitance révèlent votre conscience de l’existence d’une maltraitance larvée dont les causes sont multiples et qu’avec détermination vous dénoncez. Malheureusement, ce n’est pas l’Etat qui montre l’exemple d’un bon traitement de sa population âgée à certains membres du corps médical enfermés dans le tout somatique, à certains directeurs barricadés dans l’administration, et à certains soignants cloisonnés dans les tâches à accomplir. Parfois, il suffit d’un seul d’entre eux dans un établissement pour rendre la vie impossible aux autres et ternir l’image de celui-ci. Ce colloque, et votre présence, montre votre volonté d’aller de l’avant en acceptant la critique pour construire demain des lieux de vie en conformité avec les engagements que la FNADEPA a consignés dans une Charte d’une grande qualité humaine. En espérant qu’elle ne terminera pas en tableau accroché au mur comme l’est la Charte des Droits et Libertés des Personnes Agées Dépendantes dont je rappelle les deux premiers articles : « Toute personne âgée dépendante garde la liberté de choisir son mode de vie » et « Le lieu de vie de la personne âgée dépendante, domicile personnel ou établissement, doit être librement choisi par elle et adapté à ses besoins ».
Ceci dit, en préambule, essayons de mieux analyser pourquoi l’entrée dans un établissement est rarement bien vécue. Si ce n’est par la famille, c’est par le parent. N’oublions pas de mentionner qu’un certain nombre de résidants savent s’adapter à cette nouvelle vie et même y trouver des moments de plaisirs grâce aux activités proposées. Cela est d’autant plus vrai lorsque l’entrée résulte d’une décision, mûrement réfléchie, pas toujours facile à prendre, de la personne elle-même. Laquelle posera, d’ailleurs, rarement de problème car, par cette décision, elle affirme sa liberté et elle garde la maîtrise de sa destinée. Ce qui lui permet de préserver sa position d’adulte ainsi que la dignité et le respect qui lui sont attachés. Rappelons-nous cette réflexion livrée par Cicéron dans son fameux opuscule « Savoir vieillir » : « La vieillesse n’est honorée que dans la mesure où elle résiste, affirme son droit, ne laisse personne lui voler son pouvoir et garde son emprise sur les siens jusqu’à son dernier souffle. J’aime découvrir de la verdeur chez le vieillard et des signes de vieillesse chez l’adolescent. Celui qui comprendra cela vieillira peut-être dans son corps, jamais dans son esprit. » Malheureusement, dans la majorité des cas, et ce sont ceux-là qui nous intéressent aujourd’hui, l’entrée dans un établissement est un drame, non seulement pour la famille, mais surtout pour le parent concerné qui se voit dépossédé de son pouvoir de dire non, de sa liberté de choisir son mode de vie, en rupture avec son environnement et tout ce qu’il a construit de sa vie. Sa vieillesse ne sera plus honorée et les conséquences psychologiques, affectives et sociales retentirons non seulement sur lui-même mais aussi sur la famille et sur les équipes de l’établissement accueillant.

Nous savons tous qu’une entrée bien préparée, acceptée même avec résignation, conditionne le séjour. Or, nous savons aussi que la plupart de ces entrées s’imposent par une perte d’autonomie ne permettant plus à la personne de vivre seule chez elle, ou sont imposées, lorsqu’elles ne sont pas masquées ou l’enjeu d’un chantage. C’est ce que nous appelons un placement. Terme dont l’usage va de la bourse à l’emploi en passant par l’internement psychiatrique et qui est aussi utiliser lorsque des parents confient leur enfant à la garde d’une personne ou d’une Institution. C’est ici que se niche une des principales causes du malentendu qui ne peut que renforcer les réactions de régression des placés aggravant la perte d’autonomie. Et, si je me bats depuis de nombreuses années c’est pour défendre sans relâche la position de ces personnes âgées en tant qu’adultes quels que soient leurs troubles, leurs déficits. C’est pour cette raison que je ne manque jamais l’occasion de rappeler aux équipes et aux responsables la nécessité absolue de préserver la dignité, le libre choix du résidant, quelles que soient ses défaillances, et de le maintenir dans une position d’adulte en s’interdisant, par exemple, de le tutoyer ou de l’appeler par son prénom. Il y a encore trop d’établissements qui tolèrent ces dérapages sous un prétexte affectif fallacieux qui n’est qu’un leurre où seront piégés les résidants et les équipes. Si les familles, pour des raisons que nous examinerons, infantilisent leur proche, ce n’est pas une raison pour que dans les établissements nous prenions le relais. Je suis persuadé que, si nous savions rendre à la personne (qui n’est plus considérée comme telle) sa dignité et surtout sa liberté, en réduisant au maximum les contraintes, l’entrée en établissement serait beaucoup moins vécue comme un drame. Le jour où ceux qui y travaillent auront envie d’y finir leur vie un grand pas sera franchi. Un peu plus d’humanité ne nécessite pas de personnel supplémentaire…même si, et il faut le crier bien fort, la peau de chagrin des effectifs est un scandale que la canicule de cet été a révélé à ceux qui ne veulent rien entendre parce qu’un vieux n’a d’intérêt que lorsqu’il vote.

Avant d’essayer de mieux comprendre les enjeux et les conséquences de l’entrée en Institution il me semble intéressant de nous interroger sur les possibles raisons qui font que l’image des Maisons de Retraite soit globalement plus positive pour les familles que pour la population en âge d’y entrer.
Pour l’entourage familial l’établissement gériatrique apparaît avant tout comme un lieu de sécurité pour leur proche âgé. Comme si d’un seul coup les enfants devenaient responsables de leurs parents, lesquels sont rapidement dépossédés du droit de prendre des risques. Alors que ceux-ci ont connu, avant eux, tous les dangers de la vie avec la guerre, les fins de mois difficiles, les enfants, les maladies…Ce retournement de l’angoisse est lié bien sûr à la réalité des déficits, tant physiques que mentaux, lorsqu’ils sont installés. Lesquels ne permettent plus à la personne d’assurer son existence sans périls pour elle-même ou pour autrui et sans accompagnement. Mais derrière l’angoisse du risque c’est, bien sûr, l’angoisse de mort qui se cache. Or, de la mort il en est peu question dans nos rencontres avec les familles et leur proche. Le sujet demeure tabou. Il est seulement évoqué, par ceux qui n’envisagent pas une telle fin, en ces termes : « J’aimerais mieux mourir que finir ainsi ». Comme si l’idée de la mort pouvait libérer de l’angoisse de mal vieillir, laquelle n’est aussi qu’une autre forme de l’angoisse de mort. Cette demande de sécurité pour l’autre avec tout son cortège de culpabilité et de désir de le garder vivant, comme un rempart devant notre propre mort, mêlés au désir inconscient de tuer le père ou la mère, réactive l’ambivalence affective que nous retrouverons dans les comportements des familles. Parfois l’amour et la haine se dissocient et le mauvais objet devient le soignant ou l’Institution accusée d’abandonner le résidant. Le placement entraîne bien des déplacements. Entre les enfants qui deviennent les parents, les soignants qui se substituent aux enfants ou se comportent en bonne et mauvaise mère, les vieux ont bien du mal à retrouver une place, surtout lorsque celle d’idéal s’est effondrée. C’est aussi pour se protéger que de nombreuses familles décident d’un placement, soit par épuisement, soit parce qu’elles ne peuvent pas assurer elle même l’aide nécessaire au domicile ou par l’intermédiaire d’une tierce personne. Il y a parfois d’autres raisons, qu’il ne faut pas passer sous silence, et qui sont financières, comme un logement à récupérer pour les petits-enfants, une entreprise, un commerce…ou encore pour pouvoir partir en vacances…Les témoignages recueillis par l’Association ALMA sont nombreux et nous savons que la maltraitance financière exercée par la famille existe. Cette histoire d’argent d’ailleurs est très présente dans les préoccupations des familles. N’entendons-nous pas souvent, accompagnant une plainte, l’argument : « vu ce que nous payons ! ». L’idée que les familles payent se trouve souvent reprise dans les Institutions même. En oubliant que ce sont d’abord les intéressés qui financent, parfois avec des aides publiques. Ce sentiment des familles de devoir débourser ne serait-il pas l’expression inavouée d’un placement fautif pas très rentable ? Même cet argent versé par les résidants eux-mêmes n’est pas toujours reconnu par le personnel. Comme s’il y avait un écart entre ce que payent les résidants et ce que gagnent les soignants sans réel rapport avec le surcroît de travail imposé. Au fond qui est l’employeur ? L’établissement ? La famille ? Le résidant ? Les uns payent cher pour les services reçus et les autres gagnent peu pour les services rendus. Car, même si cela choque certains, le résidant est aussi un client au service duquel nous devons nous tenir et non l’inverse. Enfin, et plus souvent que nous le croyons, la décision d’un placement se prend sous les conseils appuyés du médecin de ville ou du service hospitalier qui traite le cas sans toujours tenir compte du souhait du sujet et de son contexte. J’ai encore en mémoire les recommandations des psychiatres d’une clinique, où une proche parente était hospitalisée, qui ne voyaient pas son retour chez elle possible compte tenu de son état mental. C’est en changeant d’hôpital et de traitement que les choses rentrèrent dans l’ordre et que ma parente, retrouvant son autonomie, put regagner son domicile. L’erreur de diagnostic aurait pu pousser au drame si je n’avais pas été quelque peu du milieu gérontologique. Cela n’a pas empêché, quelques temps après, son médecin traitant de me convoquer pour me dire qu’il fallait envisager l’entrée de ma parente dans une Maison de Retraite parce que, me dit-il, « je serais plus rassuré ». C’est ce que nous appelons la menace sécuritaire, bien de notre époque. Qui protège-t-on ? Pour raison de sécurité on enferme les vieux, on les attache, on les surveille. En tout cas ce n’était pas le souhait de ma parente que son médecin n’avait pas consultée, si je puis dire, avant de m’en parler, passant ainsi à côté d’un cancer du colon qui devait l’emporter. Les vieux sont souvent dépouillés de leur liberté d’être et de leur parole. Chacun pense, famille et médecins, que l’établissement gériatrique est un lieu tout à fait sécurisant où les gens trouvent la tranquillité, des animations et de la compagnie « tu ne seras plus seule… ». Pourtant, il suffit d’ouvrir un peu les yeux pour constater que nos maisons ne sont pas des lieux de grande convivialité malgré les efforts des uns et des autres. C’est parfois triste à mourir parce qu’on y meurt aussi, on y déambule, on y cherche ses souvenirs, son chemin, sa mémoire. Quelques-uns s’adaptent, surtout ceux qui sont encore autonomes ou dociles et ceux qui nous renvoient des images positives, nous narcissisent en quelque sorte. D’ailleurs ils sont peu nombreux les professionnels de la gériatrie à souhaiter finir leurs jours dans de tels lieux…Il y a sans doute des raisons à cela. Et ces raisons nous allons les trouver, cette fois, en nous positionnant non plus du côté des familles mais des personnes concernées elles-mêmes. Pourquoi, dans sa grande majorité, la population âgée ne voit pas dans la Maison de Retraite un lieu de sécurité, de rencontre pouvant rompre leur solitude ?

C’est en reprenant l’étude des besoins de l’être humain selon l’approche faite par Maslow que nous réalisons combien famille, médecin, société sont en discordance avec leurs vieux. En effet, sur la pyramide de Maslow le besoin de sécurité, recherché par l’homme, occupe la seconde place. Ce besoin fondamental trouve sa satisfaction par l’obtention d’un chez soi, de l’argent et d’un patrimoine. Or, en entrant dans un établissement pour des raisons de sécurité, selon l’entourage, le résidant n’a plus véritablement de chez soi, peu ou pas d’argent et il est dépossédé de son patrimoine, il se sent donc en insécurité. Ce qui, du même coup explique pourquoi son rapport aux autres résidants ne se fera pas sur un mode solidaire et convivial correspondant au troisième besoin décrit par Maslow. Chacun protège sa peau, jalouse le peu d’espace investi parfois réduit à un fauteuil, à une armoire. Redonner le sentiment de sécurité, non seulement à la famille mais au résidant, voilà une des pistes à travailler pour changer les images négatives tenaces et faire que la demande des familles corresponde à l’attente de leurs parents. Par exemple, en n’entrant jamais dans une chambre sans y être invité ou en l’absence de son occupant afin qu’il se sente chez lui, en composant avec ses rythmes personnels de vie et ses désirs. Par ailleurs, le non-respect de l’autre dans son espace et son corps a contribué à forger la conviction, pour les personnes âgées, qu’en entrant dans un établissement elles perdaient la liberté. Après la sécurité c’est la notion de liberté qu’il nous faut remettre sur le métier pour que demain nous puissions écrire au fronton des Maisons de Retraite la devise républicaine « Liberté – Egalité - Fraternité » ? L’angoisse des familles est relayée par les équipes et justifie certaines formes de privation de liberté de mouvement par peur des chutes ou des fugues. Je sais, il vous faudrait des moyens, de véritables moyens et non des promesses. Mais ne pouvons-nous pas améliorer des petites choses ? Car la vie est faite de ces petits riens qui, répétés, deviennent insupportables. J’ai vu parfois des aides-soignantes moins aimables qu’une caissière de super marché en fin de journée. A l’inverse, j’ai vu des Directeurs qui trouvaient le temps d’aller saluer chaque matin, ou presque, leurs résidants et leur personnel…Grâce soit rendu aux nombreux soignants et autres personnels dévoués, attentifs, humains, qui malgré une surcharge honteuse de travail savent rester à l’écoute et préserver une distance professionnelle respectueuse. Ne m’en veuillez pas trop si mon rôle veut que je pointe plus souvent les déviances de quelques-uns que le dévouement des autres. Mais c’est bien en corrigeant les dérives que la bientraitance prendra le pas sur la maltraitance.

Venons-en à la demande d’une entrée faite, ais-je besoin de le rappeler, rarement par la personne elle-même. Tout d’abord cette entrée ne doit jamais se faire dans l’urgence ni sous couvert d’un mensonge. Il n’y a rien de pire, pour un établissement, que de se faire complice d’une duperie. Ce n’est rendre service à personne, c’est fausser le dialogue et compromettre gravement le rapport de confiance. Une entrée se prépare et je crois que Monsieur Philippe Cannard abordera cette question primordiale. L’urgence est hospitalière et non pour un hébergement en Maison de Retraite, d’autant que l’urgence ne concerne pas la personne elle-même mais la famille épuisée, débordée d’angoisse. Il faut donc commencer par rassurer cette dernière, lui expliquer qu’une entrée mal préparée aura des conséquences néfastes sur l’équilibre psychique du parent, elle peut le précipiter dans un état de confusion mentale, aggraver des symptômes démentiels, favoriser un syndrome de glissement, voire entraîner la mort dans les mois qui suivent. Nous le savons tous, alors essayons de mieux prévenir en informant les familles, en s’appuyant sur la Charte des Droits et Libertés des Personnes Agées Dépendantes dont le préambule précise que : « Lorsqu’il sera admis par tous que les personnes âgées dépendantes ont droit au respect absolu de leurs libertés d’adulte et de leur dignité d’être humain. Cette Charte sera appliquée dans son esprit ». Certains établissements, poussés par leurs administrateurs, font passer la rentabilité avant le respect de la vie de l’individu sans avoir conscience qu’ils contribuent à donner une mauvaise réputation à leur Maison. En dehors de la demande urgente d’une famille il y a la demande exigeante, qui se caractérisera par des réclamations incessantes, comme si leur parent était une victime. Ces familles se donnent ainsi l’illusion de tout faire pour le bien du proche sans se rendre compte qu’elles l’excluent et qu’elles épuisent les équipes. En fait, c’est aussi leur culpabilité qui les pousse à la revendication, lorsque ce n’est pas la cupidité comme si l’argent sortait de leur poche avant d’y être entré. Dans ces cas encore, il nous faut recevoir, écouter, déculpabiliser et toujours renvoyer à l’attente du parent, à son intérêt, à sa parole, car c’est bien lui qui va vivre dans la structure d’accueil. Comme il faut rappeler les réalités de l’hébergement collectif, ses avantages et ses contraintes. Renvoyer aux objectifs soignants de l’équipe et préciser que, pour chaque résidant, un projet de soin et de vie, auquel la famille participera, sera élaboré. Je crois aux vertus du dialogue ouvert et sincère. Il prépare à la concertation et à une plus grande participation. Enfin, il y a les familles absentes, qui semblent avoir abandonné un des leurs, celles qui viennent en coup de vent ou qui s’occupent plus du voisin, de la voisine que de leur parent. Ne jetons pas la pierre, leurs raisons ne sont pas les nôtres, leur histoire leur appartient. Tous ces différents comportements entraînent chez nous des réactions de compassion ou d’hostilité en fonction de notre propre histoire. Essayons justement de ne pas la projeter et tentons de lui donner du sens auprès des équipes qui ne comprennent pas toujours ces conduites. Cette incompréhension est à l’origine de bien de tensions et de conflits avec les familles. Le tableau ne serait pas complet si je ne rendais pas hommage à la majorité des familles dévouées, présentes et discrètes à la fois, qui savent soutenir les équipes, les remercier jusqu’après le décès du parent.

Quelles sont maintenant les conséquences d’une entrée dans un établissement ?

Pour la famille, tout d’abord, c’est le soulagement, l’apaisement de l’angoisse. Mais c’est aussi l’aveu d’un échec qui se manifeste sous la forme d’une culpabilité. Coupable de ne pas être là, de ne pouvoir accueillir chez soi le parent, coupable de ne pas en avoir envie ou de ne pas s’en sentir la force. Coupable de son désir, maintenant que ses propres enfants sont grands, de s’occuper de soi, d’être libérée d’un poids contraignant. Confrontée à la dure réalité de certaines vieillesses, à la chute de l’image du parent idéal et tout puissant, la famille est maintenant rassurée ou débarrassée… selon l’histoire de chacune d’elle et dans laquelle il faut bien se garder d’interférer. Se séparer d’un père, d’une mère, d’un époux ou d’une épouse n’est évidemment pas simple et chacun va réagir selon des modes de défense qui lui sont propres. Cela peut réactiver des souffrances anciennes, mettre en jeu des scènes passées, contribuer à des règlements de compte. Par exemple, c’est une fille qui revit à travers le placement de sa mère une séparation d’avec elle lorsqu’elle était enfant. Comme la décision peut créer des conflits au sein des familles même, entre les frères et sœurs, leurs enfants. Notre rôle est d’accueillir et d’écouter chacun, sans prendre parti et sans oublier que le principal concerné reste la personne, éventuelle entrante. Je pense que derrière les différents comportements se cache beaucoup de souffrance. L’agressivité elle-même n’est qu’une réaction de défense devant un danger conscient ou inconscient. Et répondre à l’agressivité d’une famille par de l’agressivité est une grosse erreur qui ne pourra qu’envenimer le conflit et desservir le principal intéressé. Comme il faut pouvoir accepter des visites envahissantes ou très rares, des infantilisations appuyées, des surprotections, des rejets, des plaintes répétitives et injustifiées. Chaque attitude peut trouver du sens si nous aidons les équipes à y réfléchir, à en parler. Lorsque les comportements deviennent trop insupportables il faut rencontrer la famille, l’écouter dans sa souffrance et lui expliquer les projets de l’équipe, les objectifs de soins, les erreurs ou les méprises de chacun, privilégier la relation humaine et non les consignes, les techniques, les protocoles contraires au bon sens. Cette rencontre est du ressort du psychologue, lorsqu’il y en a un, lui-même bien formé à la gérontologie. En l’absence de ce professionnel la tâche revient à l’encadrement, au directeur, au médecin… enfin à quelqu’un qui représente une autorité, un savoir, pour la famille. Quelqu’un qui saura, par son humanité, comprendre, sans juger, la famille tout en protégeant le résidant et en soutenant l’équipe. Mais ne laissons pas les soignants seuls face à ces problèmes à résoudre, sauf s’ils ont la capacité et la formation de les comprendre et de les solutionner. La qualité d’un établissement se révèle aussi par la présence ou non, sur le terrain, de la direction et de sa capacité d’écoute. Or, écouter c’est aussi obéir comme me l’avait fait remarquer un Directeur au cours d’une formation d’un groupe d’entre eux. Ecouter c’est être capable de faire des concessions, d’accepter la contradiction et de renoncer au pouvoir pour préserver son autorité.

Après les familles, quelles sont les conséquences d’une entrée dans un établissement pour les personnes âgées ?

Quelle soit voulue, acceptée ou non, l’entrée marque toujours une rupture avec les conditions de vie passée. Cela peut être une rupture salutaire après une période d’adaptation, de reconquête d’un espace privé et dans la mesure où la personne peut conserver ses repères, ses rituels et une certaine maîtrise de son environnement. Par contre, si le consentement a été plus ou moins forcé, par la pathologie ou la famille, cette rupture va bouleverser un équilibre psychologique déjà perturbé. Avec l’âge, les changements sont déstabilisateurs, l’adaptation plus difficile, lorsqu’elle se fait, demande plus de temps. La rupture concerne les liens affectifs, l’environnement social et familier, l’histoire d’une vie. Le sentiment d’abandon est très fort et peut amener des réactions de rejet vis à vis de la famille ou être déplacé sur les soignants. Des comportements agressifs se manifestent en réaction à ce nouveau milieu inhabituel, vécu comme hostile. La perte des repères augmente l’impression d’insécurité. D’autres rythmes de vie imposés renforcent le sentiment de perte de liberté. Le résidant entrant peut alors se refermer davantage sur lui-même en recherchant dans ses souvenirs les bons objets, parfois jusqu’au délire il fait revenir au présent le passé. Pour lui, cette entrée marque une fin et non une nouvelle vie. Il sait qu’il n’a plus qu’à attendre la mort car ici sera sa dernière demeure. Il se sent plus seul que lorsqu’il vivait en solitaire chez lui. Son mode de défense peut aussi emprunter une position de refus ou une attitude de renoncement. C’est en travaillant tous ces points, en équipe, que nous pouvons repérer les difficultés et accompagner, par la parole, le passage. Pour cela il faut, dès le pré accueil, s’attacher à établir un rapport de confiance entre l’équipe, le résidant et la famille. Or, si la confiance ne s’accorde pas facilement elle peut se perdre rapidement au moindre faux pas. Le rapport de confiance est un rapport de vérité par rapport à une éthique que nous nous sommes fixée et qui est parfaitement exprimée dans la Charte élaborée par la FNADEPA. Pourquoi ne pas s’inspirer d’une démarche effectuée par une de vos collègues, Directrice d’une Résidence, qui a réuni des familles, des membres de l’équipe et du C.A. pour rédiger, avec ma participation, une Charte des valeurs défendues par les familles, les équipes et le C.A. Cette Charte comporte six articles qui sont :

  • Article 1 : La liberté est une valeur essentielle. Elle est respectée en accompagnant le désir de chacun et en préservant sa dignité
  • Article 2 : Afin d’établir et de préserver un rapport de confiance il faut créer un espace de rencontre et de parole entre les différents acteurs (résidants – familles – équipe)
  • Article 3 : Chaque famille a une histoire qu’il est parfois nécessaire à l’équipe de connaître pour une bonne prise en soin, sous couvert du secret professionnel. Et si l’équipe s’interdit de prendre position dans l’histoire des familles elle peut cependant servir de relais en cas de défaillance de celle-ci et si la santé du résidant est menacée.
  • Article 4 : La tolérance sera constamment privilégiée à l’égard de chacun dans sa différence, à l’égard de l’équipe pour ses manques ponctuels justifiés, à l’égard des familles pour l’expression de leurs remarques qui seront prises en considération et auxquelles une réponse sera apportée.
  • Article 5 : La famille et l’équipe se doivent de préserver le statut de citoyen de chaque résidant quel que soit son autonomie.
  • Article 6 : L’établissement, pour préserver ces valeurs ainsi définies, se donne les moyenssuivants : création d’un protocole d’accueil et d’un espace de parole entre les équipes et les familles.


En conclusion je rassemblerais les différentes pistes évoquées pour améliorer l’entrée dans un établissement et la relation avec les familles :

Réduire l’écart entre la demande de la famille et celle du parent par une rencontre avec chacun d’eux, d’une manière séparée puis ensemble. Confronter les positions, être clair et précis sur le fonctionnement de la maison et ses engagements par rapport à une éthique affichée.

Toujours se référer au résidant, ne pas l’exclure face à la famille qu’il faut cependant écouter, rassurer, informer voire former.

Etablir d’emblée un rapport de confiance, tout d’abord avec la personne âgée puis avec la famille. Cela passe par la préparation de l’entrée en sachant dire non lorsque celle-ci s’effectue sur un mensonge de la famille et en refusant l’urgence.

Travailler en équipe le besoin de sécurité qui est différent pour la famille et pour le résidant.

Privilégier la liberté, accompagnée si besoin, par rapport à une surprotection en acceptant et en faisant accepter par la famille une prise de risque.

Enfin, prendre en compte chaque personne dans sa différence, son histoire, en mettant l’accent sur l’individuel par rapport au collectif.

Il s’agit de trouver un équilibre entre le soutien d’une famille en souffrance, angoissée, culpabilisée, agressive et l’accompagnement de l’usager qui se sent abandonné, rejeté, privé de son libre arbitre, infantilisé. En sachant qu’il ne faut pas toujours céder à la pression d’une ou deux familles qui auraient tendance à vouloir faire la loi. Car en réalité les difficultés que nous rencontrons avec les familles sont souvent le fait d’une minorité qui croient agir pour le bien de leur parent alors qu’elles contribuent à créer une ambiance conflictuelle qui a des répercussions sur tous. Ne nous laissons pas abuser par elles. L’enjeu pour les établissements s’il dépend de la qualité de la réponse donnée aux familles, dépend surtout de la qualité de vie proposée aux usagers. Une qualité de vie, de fin de vie, comme nous la souhaitons pour nous-même : digne et humaine.

Intervention au Colloque de la FNADEPA Franche-Comté du 2 octobre 2003 à Besançon