Le sens de la chute

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Jack Messy - Psychanalyste

 

La psychologie est une approche théorique qui vise la compréhension des comportements humains. La psychanalyse est une méthode d’investigation du psychisme de l’individu fondée sur le postulat de l’existence de l’inconscient. Cette pratique permet d’accéder au matériel psychique refoulé qui se manifeste à travers les symptômes, les rêves, les lapsus et les actes manqués. Si, comme le disent certains somaticiens, il ne faut pas tout « psychologiser », il serait aussi incongru d’évacuer le rôle des phénomènes psychiques de notre compréhension d’événements, ou de les banaliser sans suffisamment en tenir compte. Ainsi réduire le problème de la chute de l’adulte âgé à une question d’équilibre, de pied, de vue, d’oreille, de tapis ou de sol, etc..., c’est se refuser à élargir notre compréhension d’un accident en ne l’inscrivant pas dans l’histoire du sujet. Si nous avons su ajouter aux causes des chutes d’autres facteurs comme la dépression du sujet âgé et certains traitements médicamenteux, il reste à davantage prendre en considération les facteurs psychologiques, affectifs et psychiques. La démarche psychanalytique que je mène, consiste à interroger, avec sérieux, plusieurs autres éléments liés à la chute, malgré la place parfois anecdotique qu’on leur accorde, quand ils ne prêtent pas à sourire parce qu’ils sont confondus avec des jeux de mots. Cette démarche à pour but de donner à la chute tout son sens. C’est à ce prix que nous pourrons mieux éviter la survenue répétitive de chutes et surtout renoncer à certaines mesures préventives prises par certains, dont les effets psychologiques sur le chuteur peuvent être plus dramatiques que la chute elle-même. Enfin, en ne réduisant pas la chute à ses seules dimensions physique, médicale et matérielle nous pouvons davantage être disponible à l’écoute du chuteur et mieux prendre en considération son angoisse et la problématique qui se trouve associée inconsciemment à la chute. Je vais donc essayer d’en aborder différents aspects.

Tout d’abord le mot chute est lui même porteur de sens, propre et figuré, qui peut trouver, dans notre inconscient, le support nécessaire au retour du refoulé. Le titre donné à cette journée « Ni choir, ni déchoir » en est l’illustration. Si dans la peur de la chute se niche l’angoisse d’une perte d’équilibre, c’est aussi qu’elle contient une angoisse d’être déséquilibré, c’est-à-dire d’être dément ou tombé sur la tête. Comme dans la peur de tomber se profile à l’horizon, toujours inconsciemment, l’ombre de la tombe, après un passage dans un service hospitalier pour une fracture du col du fémur. Ainsi chuter ou tomber, dans la réalité, n’est pas rien lorsque justement vous avez le sentiment d’une déchéance physique, intellectuelle, sociale. (Lorsque vous vivez la perte d’un compagnon , ou compagne, comme une perte d’un appui. Lorsque l’avenir vous paraît incertain, voire parsemé de nombreuses embûches que vous n’êtes plus sûr de pouvoir surmonter. Lorsque vous avez l’impression que votre entourage vous laisse tomber ou se dérobe. Lorsque vous vivez votre entrée dans un établissement gériatrique comme une dégringolade. Lorsqu’une défaillance narcissique et une perte de confiance en vous, en votre environnement, ajoutées à une fragilité physique et psychique, et le nombre des années, vous laisse penser que vous êtes sur une mauvaise pente ou en train de glisser doucement. Lorsque les soignants, parfois maladroits dans leur désir de vous venir en aide, vous bousculent sous prétexte de vous mobiliser. Lorsque personne n’est là pour entendre ces différentes plaintes sourdes, pour les interpréter et les transformer en paroles vraies, alors il ne reste plus à ce non-dit que la voie du passage à l’acte. La chute devenant une sorte de lapsus, ou émergence dans la réalité de mots qui n’ont pu advenir. Ma présence à cette journée, dans l’esprit des organisateurs, est justifiée par cette interrogation que je vous invite tous à poser : « Et si le chuteur, à travers son trébuchement, nous disait quelque chose de son angoisse et de son désespoir ! »

Mes propos n’excluent en rien, mais complètent les différentes initiatives prises, dans la réalité, pour prévenir une chute. Comme bien chausser les pieds et les lunettes, s’assurer d’un éclairage suffisant, écarter les obstacles à risque, surveiller les traitements, proposer une rééducation ou des exercices psychomoteurs, etc.. Mais si toutes ces initiatives sont menées sans avoir, au préalable, essayé de mieux cerner le contexte psychologique du sujet, ses habitudes et sa capacité à prendre en compte ses difficultés, nous risquons d’ajouter à son angoisse la nôtre et de lui renvoyer, d’une manière un peu sauvage, une image négative de lui-même contre laquelle il luttait jusqu'à lors. Il n’est pas facile de faire le deuil de ses capacités corporelles. Il n’est pas facile d’accepter du temps les ratures. Il n’est pas facile de devoir renoncer. Il est encore moins facile d’en recevoir brutalement la révélation de la parole d’un autre. Accepter l’appui d’une canne nécessite un cheminement personnel et l’élaboration d’une perte. Certains ne peuvent y avoir accès sans un travail intérieur, parfois accompagné. L’idée de la chute de la représentation de soi-même, de son image, peut-être insupportable et vous précipiter plus rapidement au sol. Ainsi une prévention maladroite, intempestive et non préparée peut avoir les effets inverses de ceux recherchés. Un entourage rassurant, un rapport de confiance solide et une relation d’aide basée sur l’écoute, peuvent faire beaucoup plus pour prévenir une chute que tous les aménagements matériels de l’environnement. Il faut savoir que supprimer un tapis dans une pièce c’est aussi signifier à l’autre son incapacité à lever les pieds, c’est renforcer chez lui l’idée de son insécurité, c’est lui renvoyer une image négative de sa vieillesse, c’est lui dire que nous n’avons plus confiance en lui comme il ne peut plus avoir confiance en son corps, c’est retirer à son regard l’histoire liée à ce tapis, c’est lui montrer le chemin du déclin et de la tombe. Aussi, de grâce, n’ajouter pas à l’insécurité de son monde intérieur l’insécurité du monde extérieur. A l’inverse, dans un mouvement de défense, il peut nier les dangers venant de son monde intérieur et les projeter dans le monde extérieur. Les activités physiques, dans ce cas, peuvent avoir, sur le sujet, des effets de réassurance bénéfiques, dans la mesure où il est demandeur et qu’aucun événement dans sa vie ne viendra perturber un équilibre toujours précaire chez un sujet au psychisme fragile. Sans précautions nous risquons d’entraîner l’autre dans un leurre. Leurre que la seule activité physique puisse prévenir une chute. Il sera d’autant plus difficile à la personne de s’en relever lorsqu’une chute surviendra malgré tout. Nous pourrions faire le parallèle avec l’exercice de la mémoire. La mémoire se travaille-t-elle comme on travaille un geste, un texte ? Où est-ce la confiance en soi que l’on retrouve, avec l’aide de petites combines mnémotechniques, ajoutées à l’échange verbal avec d’autres, perturbés par la même angoisse ? Notre époque est marquée par la croyance en notre toute puissance. Idée poussée par des vents Outre-Atlantique qui nous donnent à penser que tout est affaire de maîtrise et de contrôle. Le moi devient une instance qui échappe à l’inconscient et que nous pouvons renforcer après un travail sur soi, comme ils disent, ce qui permettrait de gérer ses émois, son stress, et pourquoi pas la mémoire et la chute. Avec de l’entraînement nous allons pouvoir assurer la gestion de notre existence comme une affaire commerciale. Petite remarque amicale que je glisse dans les débats de cette journée d’étude dont le sous titre fait allusion aux coûts et enjeux de la chute. Chacun le sait, nous sommes dans un système de profits où, pour susciter l’intérêt des différents pouvoirs, il faut parler gros sous avant de se pencher sur la qualité de vie. Pourtant je suis persuadé que le nombre de chutes peut aussi diminuer en améliorant la qualité de l’accueil, de l’écoute et de l’aide des résidants. En leur redonnant la dignité et la liberté, même celle de tomber ou de mourir.

C’est en Institution dit-on qu’il y a le plus de chutes. Voilà qui est paradoxale car c’est tout de même dans ces lieux que la surveillance est la plus étroite et que le souci de prévention est le plus grand. La compréhension de ce paradoxe ne peut se faire qui si justement nous prenons en compte les facteurs psychologiques et y apportons les réponses appropriées et non des réponses parfois à la limite de la maltraitance. Savez-vous qu’un Etablissement d’hébergement d’adultes âgés peut être vécu comme un lieu d’insécurité par ses occupants ? Non pas parce que le personnel est insuffisant, incompétent ou insouciant, mais parce que nos besoins de sécurité n’ont pas été satisfaits comme la pyramide de Maslow nous le suggère. C’est dès 1942 que Abraham Maslow a identifié les besoins humains en cinq grandes familles. Ces besoins étant ordonnés selon une hiérarchie d’importance. Ainsi, les premiers besoins que cherche à satisfaire l’homme sont les besoins physiologiques, comme respirer, boire, manger, dormir, etc ; et la survie de l’espèce. Puis, en seconde position, viennent les besoins de sécurité. Lesquels font partie des besoins fondamentaux. Voilà qui est tout à fait intéressant pour notre réflexion. Car parmi ces besoins de sécurité nous trouvons le besoin d’avoir un chez soi, de l’argent, un patrimoine, alors que la peur de tomber, la peur de la vieillesse, la peur des autres, lorsqu’ils vous renvoient une image négative de soi-même, peuvent mettre le sujet en insécurité. Laquelle insécurité peut être, comme nous l’avons évoqué, cause d’angoisse et de chute. Il suffit de se souvenir de certaines vacances d’hiver lorsque, incertain sur nos skis, une panique soudaine nous prenait devant la pente habituellement bien négociée, et nous obligeait à prendre les virages assis sur le derrière, comme si notre corps ne pouvait plus répondre à notre sollicitation, la confiance en nos capacités s’étant envolée. De même le sentiment d’insécurité peut provenir, en Etablissement de Retraite, du fait que la chambre occupée n’est pas un chez soi, parce que chacun y entre sans frapper et sans attendre que l’on dise d’entrer. Parce que l’occupant, ou locataire en vérité, n’en possède pas la clef et ne peut pas y trouver refuge. Parce que le résidant n’a plus d’argent en poche, plus de carte d’identité et que son patrimoine a déjà été repris par les enfants. Alors comment ne pas vivre toutes ces frustrations et privations associant insécurité et perte de liberté comme un déclin qui ressemble à une chute ? Ainsi, la cause d’une chute, dans un lieu sécurisant, pour l’entourage, peut ne rien à voir avec une défaillance de surveillance, comme trop de familles culpabilisées l’imaginent. Or c’est bien souvent à cause de ces soupçons, et pour éviter les reproches, que les soignants sont amenés à prendre des mesures qui peuvent osciller entre l’insensé et la maltraitance. Afin de ne pas prendre de risques, et poussés eux aussi, il faut le reconnaître, par une direction menaçante ou un médecin inquiet d’une conséquence médicale de chute, ils choisissent des solutions contraire à la liberté individuelle, par crainte d’éventuelles représailles, ou de devoir assumer d’hypothétiques responsabilités. Qui protège-t-on en réalité ? Je me souviens avoir assisté à une scène surréaliste et terrible à la fois dans un long séjour breton. Comme je croisais, dans un couloir, un monsieur attaché sur une chaise, je le salue, il réplique aussitôt : « je ne vous répond pas, j’ai pas de nom, j’ai pas d’argent, je suis une cloche ». Par la suite j’ai appris que cet homme était un ancien banquier...Vous imaginez la chute. C’est d’ailleurs pour prévenir celle-ci que le monsieur était ficelé. Là-dessus une kinésithérapeute arrive et vérifie par le geste et sans un mot que la couche portée par le monsieur n’est pas mouillée. Celui-ci aussitôt fait mine de retirer son jogging. En le voyant faire je lui dis : « Vous voulez nous montrer que vous êtes un homme ! » Il répond oui et arrête son mouvement. C’est alors que notre Kinési, pas thérapeute semble-t-il, le détache, puis après lui avoir fait faire un tour de couloir revient le sangler sur la chaise. La scène me fit penser au moteur d’une voiture que l’on fait tourner de temps en temps dans le garage pour l’entretenir. Quel est le sens de cet acte qui se veut thérapeutique ? Il en est pourtant ainsi lorsque l’on maintient sur un fauteuil avec quelques attaches ou un drap un malheureux résidant sous prétexte qu’il déambule, ou glisse, ou risque de tomber. N’y a-t-il pas d’autres solutions ? La qualité de vie se mesure-t-elle au nombre de chutes ? Une bonne maison est-elle celle où on ne tombe pas ou celle qui en accepte l’éventualité ? Les conséquences d’une chute sont-elles plus dramatiques que les conséquences d’une immobilisation forcée ? Ne risquons nous pas d’aggraver le perte de l’équilibre en privant l’individu de sa liberté de mouvement ? Si c’est cela faire de la prévention je ne sais plus ce que veulent dire les notions de respect et de droit des personnes. A l’opposé j’ai un autre souvenir d’une scène vue dans une maison, que connaît bien Monsieur Champvert, et que je cite souvent dans mes formations auprès des personnels soignants. Dans une grande salle de séjour, un petit groupe de résidantes dites désorientées, pour ne pas dire déments au sens médical du terme, préparait le potage du soir sous la conduite et les encouragements d’une soignante. Le plaisir se lisait dans les yeux des participantes. Aux pieds de nos cuisinières un monsieur avait choisi le sol pour se reposer. Comme je lui disais bonjour il se leva, vint me parler dans son jargon qui malheureusement resta pour moi inaccessible, puis il retourna s’allonger par terre sans plus de cérémonie. L’extraordinaire de la scène n’était pas que ce monsieur ait choisi le sol pour s’étendre, mais l’acceptation de tous dans ce choix. La liberté individuelle semblait ne pas être un vain mot dans cette maison. Liberté et tolérance gagnées après, il ne faut pas en douter, un travail de réflexion de l’équipe, comme des familles, sur la relation d’aide, le respect et les risques encourus par chacun dans la vie.

Enfin, il n’y a pas que la prévention de la chute qui doit être un sujet d’étude, il y a aussi une réflexion à mener sur ses conséquences psychologiques et sur la prévention d’une rechute. Il n’y a pas que le chuteur à rassurer, il faut aussi rassurer et informer la famille pour que celle-ci ne réclame pas les mesures dites de protection, évoquées plus haut. Une chute n’est jamais un événement banal à passer sous silence. Une chute veut toujours dire quelque chose, et à bon entendeur le salut du chuteur est au bout. Aussi il me paraît nécessaire de permettre à un adulte âgé de raconter cet événement pour l’aider à lui donner du sens, en l’associant peut-être à d’autres événements qui ont marqués la journée, les jours précédents ou son histoire. Il faut l’écouter pour lui permettre de parler de l’angoisse qu’une perte d’équilibre fait naître, recevoir la plainte qui l’accompagne. C’est à partir de cette écoute que des solutions peuvent être trouvées ensemble. J’ai malheureusement trop souvent constaté que la réponse apportée se résume en un changement de traitement, sans autres explications, ou en la décision du placement d’une contention, sans véritable réflexion d’équipe, ou encore en la pose de barrières aux bords du lit, sans s’interroger comment pouvait être vécue, par la personne, cette mise en cage. Pourtant les protestations ne manquent pas du côté de ces immobilisés et protégés malgré eux. Certains tentent de défaire les liens, de se faufiler sous le drap, de franchir la barrière, au risque de tomber de plus haut ou de se retrouver coincer entre les barreaux. Ces mises en acte de leur refus ne sont pas toujours entendues comme une quête. Il ne reste plus alors au demandeur qu’à se laisser glisser et à mourir doucement sans chute.

J’ai bien conscience de vous présenter un tableau, en levée de rideau, quelque peu noir. Mais c’est en partant d’un état des lieux que nous pourrons mieux répondre à l’objectif de cette journée « Ni choir, ni déchoir ». Et puis je ne veux pas oublier le regard de ces adultes âgés attachés, je dis bien adultes âgés et non personnes âgées, ce regard emplit de tristesse, parfois de haine ou d’indifférence au monde qu’ils ont depuis longtemps quitté parce que celui-ci les a, en vérité, abandonné. Je pense à eux et puis à moi en espérant ne pas finir ma vie attaché, comme j’en suis sûr aucun de vous ne le souhaite.

Pour cela, et ce sera ma conclusion, au-delà des moyens pratiques que nous pouvons mettre en œuvre, pour réduire le nombre de chutes, au-delà des propositions d’entretien de l’équilibre pour retraités dynamiques ou angoissés, au-delà des recettes des uns et des autres, ayons une pensée pour ceux que la parole a quitté et ne les laissons pas tomber en les enfermant dans une prévention faite pour nous protéger. Ecoutons leur chute comme un message.

Journée d’étude du 23 octobre 2000 organisée par l’ADEHPA en partenariat avec Le Club Européen de la Santé