La Viellesse : Un Point de Vue

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Jack Messy - Psychanalyste

J’ai intitulé mon intervention « La vieillesse : un point de vue » pour plusieurs raisons. Vous avez pu remarquer que chaque discours sur la vieillesse dépend de la place d’où l’on parle.

Sociologue, médecin, psychologue, philosophe, antiquaire voire garagiste, chacun raisonne cette notion de son point de vue. Selon son optimisme ou son pessimisme sa conception de la vieillesse sera positive ou négative. Depuis le célèbre « O vieillesse ennemie » de Corneille, en passant par « La vieillesse est un tyran » de La Rochefoucault et « La vieillesse est le sentiment qu’il est trop tard » de Maurois, nous sommes bien loin de l’idée d’une force de la vieillesse qui sonne, je dois le dire en m’en excusant, comme un slogan de marketing. La vieillesse serait-elle à vendre ? Pourtant il serait si doux de penser que celle-ci est promise à des temps heureux si nous savions en user. Voltaire disait « Plus on vieillit, plus il faut s’occuper »’ Y’a qu’à, diraient mes petites filles, en ajoutant, malicieuses, mais voilà avec la vieillesse y’a caca. D’ici que nous rajeunissions en vieillissant il n’y a qu’une limite à ne pas franchir, celle de la retombée en enfance qui, paraît-il, caractérise le gâtisme passé de mode depuis qu’il se fait appeler aussi maladie d’Alzheimer. Les mêmes mots désignent bien des choses différentes selon les images qui s’y accolent, selon nos intentions démonstratives. C’est bien une question de point de vue. Quel est donc le mien ?

J’ai constaté une synonymie des termes vieillissement et vieillesse dans leur usage classique en gérontologie. La confusion qui s’opère entre deux notions, pourtant distinctes, viendrait-elle de notre propre confusion devant le vieillir qui appelle la mort ? Ainsi notre appréhension du vieillissement, coincé dans le domaine médical et organique, a réduit sa portée au seul domaine des pertes. Vieillir serait l’équivalent de dégrader. Renforçant l’illusion, dont notre enfance fut bercée, que seuls les vieux meurent et que cette finalité est atteinte après une période, plus ou moins longue, pendant laquelle le corps et l’esprit se détériorent. Conception qui nous a conduit tout droit à l’idée d’une prévention du mauvais vieillissement et l’espoir, qu’ainsi prévenus, nous pourrions atteindre peut-être même l’âge de Mathusalem. D’une croyance infantile, liant la mort aux vieux, nous sommes passés à une croyance mythique attribuant le vieillissement à ces mêmes vieux. Et comme bien entendu le vieux est toujours un autre, nous voici pour l’instant hors de portée du vieillissement qui reste à venir. Seuls les vieux vieillissent, nous fait-on sous-entendre. C’est la transformation d’un phénomène naturel, pourtant ô combien bénéfique pour l’antiquaire, en une malédiction dont on pourrait se prémunir en suivant les conseils du bon gérontologue qui en sait quelque chose sur l’art du bien vieillir. A l’angoisse de mort s’ajoute ainsi, pour les récalcitrants, la culpabilité du mal vieillir. Pourtant, en rappelant que le vieillissement commence dès la conception, je ne fais qu’enfoncer le clou dans la porte ouverte ! De même tout un chacun est prêt à reconnaître au vieillissement le sens de l’acquisition lorsqu’il est attribué aux vins, à la sagesse , à la maturité, où lorsqu’il est évoqué dans d’autres cultures dont l’africaine est la référence ! Alors pourquoi cette vision borgne, d’un mauvais oeil bien sûr, de ce processus normal, lié au temps, en une seule succession de pertes et autres castrations ? La force a puiser dans le vieillissement, et non dans la vieillesse, est cette capacité qui nous est donnée de rebondir d’une perte sur une acquisition. Privilège qui n’est certes pas l’apanage de tous, l’apanage qui sonne comme l’a pas d’âge. N’est ce pas le secret de notre centenaire dépassée, Jeanne Calmant, contenu dans sa réflexion : « J’ai toujours tout positiver dans la vie ! » ? Heureux celui qui comme Calmant a su élaborer chaque perte et faire ainsi un long voyage ! Françoise Dolto disait, à la fin de sa vie : « Je commence à perdre la mémoire, qu’est-ce que je vais gagner à la place ? » Qu’Ajuriaguerra me pardonne « On ne vieillit pas comme on a vécu », selon ses propos, mais comme on vit. Cette position idéologique permet de nous approprier le vieillissement et non de le faire peser sur les seules épaules des vieux, lesquels sont transformés en personnes âgées, asexuées, exclues de la catégorie adulte. C’est tout le sens qu’il faut saisir dans le titre, apparemment provocateur, que j’ai donné à mon livre « La personne âgée n’existe pas ». En effet il n’y a pas, en dehors du registre social, une espèce d’individus différents de nous qui aurait des particularités communes propres aux vieux... ou aux déments. Chacun existe moulé dans sa personnalité et dans son histoire. Il serait temps d’en prendre la mesure afin de chasser de nos conceptions et réalisations gérontologiques tout ce qui uniformise et collectivise. Faisons nôtre cette affirmation de Cicéron écrite en 44 avant J.-C. « On entend dire encore que les vieillards sont d’humeur acariâtre, tourmentés, irascibles et grincheux - et même avares, en cherchant bien. Mais ce sont là des défauts inhérents à chaque individu, pas à la vieillesse. » Je me permets d’ajouter que l’individu, même âgé, est un et indivisible.

Cependant au cours de son évolution l’être humain traverse des stades qui marquent sa maturation. Jacques Lacan a ainsi repéré le « Stade du miroir » qui saisit l’enfant dans ses premiers mois d’existence et lui permet d’anticiper son unité corporelle et son inscription dans l’espèce humaine parlante. J’ai cru bon repérer, à partir de ma clinique, un temps structurant au cours duquel l’image de soi, anticipée dans le miroir, correspondrait à un morcellement à venir, image d’une vieillesse telle que notre société nous l’a donne à voir en négatif. Ce moment, baptisé « Temps du miroir brisé » se situerait vers la cinquantaine et expliquerait pourquoi toute perte, surgissant à partir de cette époque, nécessiterait une élaboration plus importante afin d’éviter une précipitation dans un état de vieillesse, voire dans les premiers signes d’une détérioration, ou régression, qualifiée de démentielle. Il faut compter parmi les nombreuses castrations, qui nous guettent encore, la retraite. Celle-ci occupe la tête au hit-parade des pertes, selon les statistiques. Si le vieillissement est un processus, constitué d’une succession de pertes et d’acquisitions, qui commence dès la conception pour se terminer la mort venue, la vieillesse est un état. Cette importante distinction devrait suffir pour que toute confusion entre les deux notions disparaisse des discours. Mais l’homme des temps modernes et technocratiques veut tout maîtriser, la vie et la mort. Aussi il fait de son corps une machine et du vieillissement un état normal ou pathologique. Permettez-moi de penser que le vieillissement normal est celui que l’on accepte et le vieillissement pathologique celui que l’on refuse ou nie, même si sur le plan médical un autre point de vue se justifie.

Qu’en est-il maintenant de la vieillesse ? Un état dans quel état ? Selon que l’on soit positif ou négatif elle devient un état d’esprit, un état de dépendance, une force, un fardeau. Mais qui s’aventurera à en préciser la date de la survenue ? Entre-t-on dans la vieillesse à partir de la retraite ? Ou à partir de 70 ans comme le spécifie les compagnies d’assurances et bancaires ? Ou à 75 ans pour le remboursement du vaccin anti-grippe ? Ou encore lorsqu’en perte d’autonomie nous devenons une charge pour les enfants ? Bien sûr nous pouvons nous contenter d’une définition académique et reprendre avec le Petit Robert cette approche peu avenante de la vieillesse: « Dernière période de la vie normale qui succède à la maturité, caractérisée par un affaiblissement global des fonctions physiologiques et des facultés mentales et par des modifications atrophiques des tissus et des organes. » Cette proposition conceptuelle, plus médicale que philosophique, amène plusieurs commentaires. C’est quand la dernière période de la vie normale pour chacun de nous ? Si la vieillesse succède à la maturité il n’y aurait donc plus de possibilité de développement, la frontière franchie ? Que penser de ces artistes qui ont démarré une période créatrice sur le tard, comme l’a révélé Elliot Jaques dans son article « La mort et la crise du milieu de la vie » ? Ne jamais atteindre la maturité et rester enfant serait-il l’échappatoire ? Enfin, n’est-ce pas une telle définition de la vieillesse qui a pu induire l’amalgame avec le vieillissement ? Et si pour une fois nous écoutions ceux qui savent de quoi ils parlent ? Ceux qui ont vécu cet état de l’intérieur et non ceux qui en ont une connaissance livresque ? Goethe a écrit : « l’âge nous vient pas surprise » Eugène Ionesco nous a confié : « Dire qu’il y a très peu de temps, seize mois, à plus de soixante-quinze ans, j’étais jeune, mais j’ai sombré psychologiquement et physiquement et soudainement dans la vieillesse »... « Ma femme a vieilli elle aussi brusquement, en même temps que moi, à partir du moment où moi-même j’ai eu cet, disons, accident stupide, stupide, malheureux, et malheureuse fatalité. » Tout comme, enfin, Freud nous a laissé dans sa correspondance ce passage précis : « Le 13 mars de cette année, je suis entré brusquement dans la véritable vieillesse. Depuis, la pensée de la mort ne m’a pas quitté, et quelquefois j’ai l’impression que sept de mes organes internes se disputent l’honneur de mettre fin à ma vie. Rien de spécial n’a marqué cette occasion, sauf qu’Olivier en route pour la Roumanie m’a fait ses adieux ce jour là. » Un point commun réunit ces auteurs, il s’agit de l’entrée soudaine dans la vieillesse correspondant à un événement précis. Pour l’un c’est la perte projetée de son fils, ou de sa vie, pour l’autre il s’agit d’un accident vasculaire cérébral, qualifié de stupide, entraînant des pertes physiques. Ainsi, à la lumière de ces discours, confortés par d’autres moins célèbres, ceux de mes patients, nous pouvons avancer l’hypothèse que la vieillesse est un état qui surgit brusquement à l’occasion d’un événement vécu comme une perte. Retraite, mort du conjoint, départ des enfants, maladie, disparition du compagnon à quatre pattes, chute dans la rue, sont autant d’événements auxquels il faut ajouter les événements ordinaires, les sans gloire dont l’entourage ne se préoccupe pas, et qui en ont précipité plus d’un dans cet état, vécu comme celui de la vieillesse.

De la théorisation, échafaudée à partir de ces récits d’auteurs, passons maintenant à l’observation clinique. Bien des sujets âgés, parents, grands-parents ou amis, ne nous renvoient pas une image de la vieillesse telle que nous la faisons porter à d’autres. Leur vie pétille toujours de projets, d’intérêt pour le monde extérieur, de passions et de révoltes, le renoncement ne les a pas encore gagné, ou bien leur vie est bercée par cette sagesse tranquille qui ne s’acquiert qu’avec une certaine connaissance de la réalité fragile du monde. Il y a aussi tous ces hommes et femmes célèbres qui ont su de l’âge effacer les années grâce à leur capacité de sublimation et de créativité. Ceux-là sont tout gonflés de recommencements et d’espérance, ils ont su du temps n’en retenir que l’expérience et non la décrépitude. Ils ne sont pas vieux, au sens décatis, mais seulement âgés. N’est-ce pas Messieurs Salvador, Baquet, Trénet, Grappelli, Marais, Mesdames Jemmaire, Mireille, ! L’image que nous nous faisons de la vieillesse n’est pas celle là . Elle ressemble davantage à tous ces gens que la vie semble avoir quitté. Qui vont du lit au fauteuil, puis du lit au lit, comme le chantait un certain Brel, qui de la vieillesse n’a connu que la hantise, ils sont repliés sur leurs souvenirs, plus rien ne semble les motiver, la tristesse emplit leurs yeux, l’envie les a désertés, l’immobilité les gagne. De ces abandonnés de la révolte il y en a plein les maisons de retraite. Sur le plan de la clinique cette description que je viens de faire ne correspondrait-elle pas à un état dépressif ? Etat dépressif qui s’installerait après une perte dont le deuil resterait en souffrance ? Ainsi donc, et selon les dires mêmes de ceux qui ont évoqué leur entrée dans la vieillesse, celle-ci surgirait soudainement, à la suite d’un événement vécu comme une perte et déclenchant un état dépressif. La vieillesse est un état dépressif. Et sa force est d’être révélée ainsi. Mais cela n’a de sens que si nous pouvons en faire quelque chose de constructif. Entendre la vieillesse de cette oreille permet de mieux comprendre nos erreurs et nos échecs. Si nous prenions plus en compte cet état dépressif dans les institutions peut-être pourrions-nous considérer le sujet âgé dans son désir, et non dans le nôtre. Peut-être entendrions-nous ses appels et ferions-nous un effort pour le comprendre. La dépression est une maladie sérieuse, qu’il ne faut pas banaliser, elle peut conduire au suicide, ou à la démence, dénommée pseudo-démence. Ce n’est pas en forçant la mobilité du dépressif que nous lui permettons d’avancer sur la voie d’une guérison. Ce n’est pas en mettant tous les résidants dehors au moindre rayon de soleil, comme j’ai pu l’entendre dire d’un directeur, que l’on luttera contre un replis mortifaire. Les vieux ne sont pas des plantes à sortir sur le balcon. Ce n’est pas par notre activisme, reflet de notre angoisse, que nous pourrons espérer une réaction, au contraire. Le dépressif vit mal l’agitation autour de lui, parce qu’elle le renvoie à son impuissance. C’est bien le sens qu’il faut donner à nos échecs d’animations lorsque celles-ci sont motivées par notre seule incapacité à accepter le temps qui passe, immobile, et non par la recherche du plaisir de l’autre. Comprendre le dépressif ce n’est pas vouloir pour lui, ce n’est pas vouloir le motiver avant de l’avoir écouté. Le problème du dépressif est justement une incapacité à retrouver son désir, aussi ne l’engloutissons pas dans le nôtre. L’écoute voilà ce qui nous manque le plus. Ecouter l’autre c’est pouvoir faire le silence en soi. Ecouter, disait un de vos collègues directeur, c’est aussi obéir. Il semble que bien des responsables et des soignants ont perdu cette capacité d’obéissance, mus par une toute puissance ils ont oublié l’humilité de l’ignorance. Ah si jeunesse savait et si vieillesse pouvait !

Il serait de mauvais ton de conclure sur cette note défaitiste. Aussi, pour éviter que la dépression ne vous gagne, je vous propose de faire de la vieillesse une force, non pour elle-même, mais pour nous, en nous apprenant à mieux la respecter. Puissent les vieux nous amener à prendre en compte en eux le sujet, dans sa singularité et sa personne, dans son histoire et ses défaillances. Puissent les vieux nous transmettre leur capacité à mesurer le temps et l’espace qui mènent à la mort. Cicéron disait : « La vieillesse n’est honorée que dans la mesure où elle résiste, affirme son droit, ne laisse personne lui voler son pouvoir et garde son emprise sur les siens jusqu'à son dernier souffle. » Permettons à cette vieillesse, ainsi définie par le philosophe, d’être une révolte et d’opposer son refus à la soumission aux rituels institutionnels, lorsqu’ils sont abusifs et dominés par l’hygiène, la sécurité et le collectivisme. Pour que demain les vieux, c’est-à-dire nous, puissions être inscrits dans notre désir et non uniquement dans celui de ceux qui nous voudront du bien.

 

Jack Messy - Psychanalyste, Co-fondateur et ancien Directeur de ESPACE GÉRONTOLOGIE
à ESPACES FORMATIONS, 224 avenue du Maine, 75014 Paris