La Solitude

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Jack Messy - Psychanalyste

 

QU’APPELLE-T-ON ROMPRE L’ISOLEMENT ?

Le travail que j’ai tenté de faire autour du thème qui m’était proposé est à entendre comme un essai. C’est-à-dire une tentative non achevée de rapprocher des idées éparses qui parfois semblent s’opposer. Le point de vue du psychanalyste n’est pas à recevoir comme une réponse à la problématique de la solitude, mais davantage comme une série de questions.

Le mot solitude est un emprunt au latin solitudo qui signifie lieu désert, vie isolée, état d’abandon, et de solus qui signifie absence, manque. Le mot isolement est un dérivé du verbe isoler, lui-même issu de l’adjectif isolé, lequel vient de l’italien isolato signifiant construit en ilôt, séparé, le participe passé du verbe isolare veut dire rendre comme une île.

En psychanalyse l’isolation est un mécanisme de défense qui consiste à isoler une pensée ou un comportement, pour éviter toutes connexions à d’autres pensées ou comportements. Il s’agit d’une rupture de la chaîne associative d’une pensée ou d’une action, avec ce qui la suit ou la précède dans le temps (caractéristique de la névrose obsessionnelle).

Un mot véhicule toujours la mémoire de ses origines et de son histoire, ainsi la notion de solitude nous renvoie à l’idée de séparation, d’absence, de manque, mais aussi de calme et de repos. Ambiguïté que nous retrouvons dans la représentation symbolique de l’île. Lieu d’angoisse lorsqu’elle est déserte, et paradis lorsqu’elle est synonyme de vacances ensoleillées.

Si la notion de solitude appartient au vécu, il faut distinguer le sentiment de solitude du besoin de solitude. La solitude passive, subie, engendre la plainte; la solitude voulue est un refuge, parce que répondant à un besoin. Dans un cas il y a rupture du lien à l’objet d’amour, dans l’autre cas il y a nécessité de renouer avec soi-même, de se détacher de l’autre. Que ce soit à travers la séparation, l’abandon, l’absence, le manque ou l’isolation, le sens donné au mot évoque toujours l’idée d’une rupture d’un lien à un objet extérieur. Par contre lorsque nous évoquons la solitude de quelqu’un d’autre, notre ambivalence est manifeste selon que cet autre semble la subir ou la créer. Soit elle réactive en nous notre propre angoisse de séparation, d’abandon, de manque d’autre et nous revient comme un appel douloureux. Soit la personne exprime le refus d’un lien, que nous ressentons alors comme un rejet dont nous nous défendons en qualifiant péjorativement la personne de solitaire. Dans les deux cas l’idée de l’autre seul nous est insupportable, sans doute parce que cette solitude échappe à notre maîtrise et nous renvoie à notre propre angoisse de castration, dont la suprême représentation est la mort.

Si j’évoque ces deux aspects de la solitude, subie et voulue, c’est parce qu’il faut en mesurer le poids sur nos propres comportements et réponses en fonction de notre rapport personnel à elle. A travers la solitude c’est toute la question du lien qui est posée. La plainte peut exprimer la perte de l’objet d’amour dont l’absence cause une douleur comparable à celle du deuil. Mais la plainte peut aussi être un appel à un autre afin de reconstituer un lien. Se sentir seul, c’est vivre un vide affectif par manque d’objet libidinal, et de capacité de sublimation qui permettrait de trouver dans un objet non sexuel une satisfaction partielle.

Nous pouvons ainsi penser que ce dont souffrent certaines personnes âgées ou non, c’est, à travers la solitude de la rupture ou d’un manque d’un lien affectif à l’autre. Sentiment réactivé avec l’approche de la mort

Par contre, l’isolement est une mise à l’écart, une séparation, une rupture d’un lien, comment briser en deux l’isolement ? Même lorsque le mot rompre signifie cesser. Sens que nous retrouvons dans l’expression « rompre avec quelqu’un une liaison amoureuse » La piste ainsi ouverte j’ai pu pousser un peu plus loin mon bâton et m’engager sur l’idée qu’il y aurait effectivement, dans l’isolement, lorsqu’il est vécu en tant que solitude, un autre lien, dont on ne pourrait pas se défaire, qui se serait substitué au lien antérieur rompu.

La solitude serait ainsi un affect en rapport avec la constitution d’un lien puissant entre le moi et la représentation inconsciente de l’objet perdu ou manquant, afin d’en maintenir en nous la présence sous forme d’une douleur. Si rompre c’est couper en deux, rompre l’isolement serait briser le lien à cet autre absent qui nous aliène, afin de pouvoir à nouveau exister distinct de l’autre, en renouant avec soi-même et non avec l’objet manquant, ou plus exactement avec la douleur laissée en sa place. Ainsi paradoxalement, rompre l’isolement c’est pouvoir accepter d’être seul, dans le sens shakespearien : « Nous naissons, vivons, mourons seul », comme si la solitude était constitutive de notre être. En fait nous pouvons émettre l’hypothèse que la problématique de la solitude en tant que vécu douloureux, n’est pas en rapport avec la séparation, la coupure, mais en rapport avec le lien lui-même. Et pour que sa simple évocation soit pour nous synonyme de douleur, il faut sans doute qu’elle réveille en nous une trace enfouie dans notre corps. De quelle trace s’agit-il ?

Lors de sa conception et jusqu'à la naissance l’enfant est lié à sa mère, il s’y confond. Ce lien matérialisé, je dirais même corporalisé par le cordon fœtal, est coupé. Plus rien ne retient l’enfant à la mère. Le voilà jeté dans les flots de la vie, ballotté entre le désir de voguer de ses propres ailes, seul, et de retourner s’accrocher à cette mère protectrice et dévorante. D’abord confondu à la terre-mère, puis presqu’île, le voilà en demeure de devenir île ou elle... De la coupure il en garde une souffrance qui se réveillera lorsqu’il devra affronter certaines séparations, pertes. Cette souffrance ou douleur originelle trouve sa représentation à partir du moment où l’enfant réalise tout à la fois sa séparation de la mère ou du monde extérieur, et sa constitution en tant que sujet. Sa douleur devenant alors nostalgie ou douleur du retour. Lancé ainsi dans la vie dont le terme est la mort, à la fois seul et retenu par des liens affectifs imaginaires, nous hoquetons entre le désir de constituer d’autres liens toujours plus forts, et de nous en débarrasser pour réaffirmer notre toute-puissance, comme du temps où nous ne faisions qu’un avec la mère.

Le sentiment de solitude ne serait-il pas alors cette impossibilité de rompre le lien à ce premier objet d’amour qui nous a précipité vers la mort ? Sentiment réactivé à la perte d’un objet d’amour ? La solitude serait aussi une autre manière d’éprouver le deuil. C’est-à-dire la permanence du lien imaginaire à l’autre aimé et perdu. Cette façon d’aborder la problématique en question nous ouvre des voies pour mieux comprendre ce qui peut être en jeu, aussi bien dans la plainte de solitude que dans notre tentative de rompre l’isolement de certaines personnes âgées, et en conséquence nous permet de donner du sens à notre pratique.

Tout d’abord il apparaît qu’il faille être un peu plus au clair sur notre propre désir de rompre l’isolement de l’autre, afin de saisir dans ce mouvement ce que nous projetons de notre rapport à la solitude. Le malaise peut s’exprimer sous la forme d’un : « elle ne peut pas rester seule ! » C’est-à-dire notre angoisse est telle que nous ne pouvons pas la laisser seule, sous-entendu face à elle-même ou à la mort. Ensuite il s’agit de mieux comprendre ce que nous allons mettre éventuellement en acte. Nous avons vu que rompre c’est couper en deux. Rompre l’isolement de quelqu’un, ce serait le séparer de cet autre perdu auquel il s’identifie. Ceci n’est pas sans nous rappeler la position mélancolique, lorsque l’ombre de l’objet tombe sur le moi, selon la formule freudienne consacrée. Du même coup cela nous permet de mieux saisir la difficulté de la tâche et de donner du sens à nos échecs.

La plainte de la solitude serait une plainte de deuil, à recevoir et à soutenir dans son travail. Ce serait une incapacité à tisser des liens vers des objets extérieurs à cause d’une persistance des liens à l’objet perdu. Comment expliquer autrement la permanence d’une telle plainte alors qu’il n’y a jamais eu autant de moyens de communication, d’organismes de soutien et d’aide, d’associations caritatives et de regroupements d’individus ? Sans doute parce que ce n’est pas par la présence physique d’une personne étrangère non investie que peuvent se dissoudre ces liens pathogènes. N’est-ce pas dans la foule que le sentiment de solitude peut être le plus fort ? Nous pouvons comprendre combien le placement en institution d’une personne âgée peut venir renforcer cette sensation d’abandon. Alors que l’objectif visé, bourré de bonnes intentions qui se révéleront plus tard explosives, était de ne pas laisser la personne âgée seule, ne pouvant nous-mêmes nous mettre en place d’objet d’amour, parce que cette aliénation à son tour nous fait peur. Perpétuel balancement entre notre désir d’union à l’autre et notre désir de le détruire. En s’appuyant sur notre hypothèse théorique, il semblerait qu’une des solutions possibles serait d’accompagner la personne se sentant seule dans son travail de deuil, puis de la soutenir dans sa tentative de renouer avec elle-même, et non de se replier sur elle-même, pour pouvoir enfin se tourner vers le monde extérieur. Même si c’est pour le quitter bientôt. Nos autres approches consistant à mettre en place des plannings de présence, des réseaux de rencontre, des sorties, etc.., même si nous savons qu’elles sont aléatoires parce qu’elles ne prennent en compte que la réalité, permettent de lancer quelques ponts qui nous relient à l’autre le temps d’une visite, mais le sentiment de solitude demeure, la porte refermée sur le visiteur.

Nous pouvons aussi admettre que le sentiment de solitude puisse être davantage ressenti avec l’approche de la mort, lorsque celle-ci angoisse. Il faudrait sans doute pouvoir aborder cette dernière étape de la vie en commençant par faire son propre deuil, c’est-à-dire la perte de soi-même, ou mieux encore la dissolution de tous ces liens imaginaires qui ont maintenu l’illusion d’un attachement. Pouvoir lâcher prise et se laisser entraîner dans l’abandon. C’est-à-dire rompre enfin le lien, avoir accès à cet ultime désir qui nous épouvante tant que la vie est là et tant que l’acceptation de la perdre n’est pas faite. Car que nous le voulions ou non, c’est toujours seul que nous partons. Les adieux sur les quais de gare n’en sont que de pâles répétitions. C’est aussi près de la mort qu’un désir d’être seul s’exprime parfois. La démence pourrait être un refuge dans un monde intériorisé et coupé de l’extérieur. De même il n’est pas rare qu’une mort survienne juste au moment où la personne au chevet du mourant s’absente quelques instants. Comme si cette rupture du lien aux vivants avait permis au mourant de lâcher prise. Nous n’entendons pas toujours ce désir d’être seul, ce qui a pour effet de renforcer l’isolement du mourant. En fait notre attitude devant un tel désir rappelle le processus d’isolation décrit par la psychanalyse, permettant de mettre en place des défenses en isolant une pensée et en ne lui permettant pas de poursuivre son cheminement associatif avec d’autres pensées pénibles, comme le sentiment de culpabilité lorsqu’il est en rapport avec un désir inconscient de voir l’autre mort.

Cette dernière manière d’entendre la solitude ne peut que nous inciter à la prudence. En effet si la solitude était un moyen de défense contre un danger plus grand ? La solitude en tant que symptôme ? Manière de maintenir présent en nous cet autre perdu ou manquant. Manière d’en inscrire la permanence au prix d’une souffrance. Cela expliquerait encore d’une autre manière pourquoi la plainte se répète, pourquoi le sujet ne s’élance pas de lui-même dans une dynamique qui lui permettrait de renouer des liens à l’objet, ne serait-ce que dans la sublimation.

Enfin nous pouvons aussi recevoir la plainte de la solitude comme moyen de marchandage, afin de solliciter l’autre à tisser davantage de liens, pour qu’il soit pris dans cette toile d’araignée affective, manière d’imprimer dans l’autre son souvenir, de lui coller un peu de sa souffrance. Ce qui manque alors n’est pas l’autre à aimer, mais un autre à détruire.

Comme vous voyez la notion de solitude comme celle d’isolement, sorties de leurs réalités physiques ou géographiques que je n’ai pas abordées ici, peuvent nous mener sur bien des pistes, complémentaires ou contradictoires. Ce qui ne rend pas notre tâche très aisée. Cependant il nous reste l’ouverture possible donnée par la parole. Permettre aux gens de parler de leur solitude c’est déjà rompre l’isolement, parce que leur discours est alors tourné vers nous et non plus vers cette partie d’eux-mêmes liée à l’autre manquant.

Pour conclure je dirais que la solitude, lorsqu’elle est un sentiment, engendre des affects qui vont de l’angoisse au plaisir, avec lesquels nous devons composer toute notre vie, partagés entre le désir de fusionner à l’autre et celui de le détruire. Ce qui rend notre intervention auprès des personnes seules souvent très délicate, qu’il faudrait pouvoir mener, si je puis dire, avec détachement.


Jack Messy - Psychanalyste, Co-fondateur et ancien Directeur de ESPACE GÉRONTOLOGIE
à ESPACES FORMATIONS, 224 avenue du Maine, 75014 Paris

Février 1997