La Personne Âgée ou Handicapée Existe-Elle ?

Attention, ouverture dans une nouvelle fenêtre. PDFImprimerEnvoyer

Jack Messy - Psychanalyste

Mesdames et Messieurs il m’a été confié la charge d’ouvrir cette journée, aussi j’ai préparé une intervention pas trop longue afin de vous habituer, progressivement, à soutenir votre attention. Dans la rubrique « Le maintien à domicile pour qui ? » Madame Houy m’a proposé de poser, en lever de rideau, la question de l’existence de la personne âgée ou handicapée au domicile. Clin d’œil malicieux au titre de mon livre « La personne âgée n’existe pas ». J’en assume toujours la pertinence provocatrice. Mais cela nécessite quelques explications. Pour différentes raisons politico-économiques, ou de repère, ou de classification, ou encore pour pointer notre différence, nous avons tendance à rassembler, par catégories, les individus, en prenant comme élément unificateur le trait qu’ils ont en commun. Ce trait pouvant être social, culturel, ethnique, religieux ou encore désigner une corpulence, une taille, une couleur de peau, de cheveux, etc…La retraite a ainsi créé une nouvelle catégorie sociale dont l’âge est le trait commun. La soixantaine m’a fait entrer de plain-pied, et contre mon gré, dans le club. Aussi je peux m’autoriser d’une parole qui n’est pas seulement théorique. Comme vous avez pu le remarquer, le terme de vieux s’est chargé progressivement d’images négatives, plus personnes ne voulant se reconnaître en cette appellation. Comme deux générations se sont retrouvées à la même enseigne, nous avons tenté de les distinguer en nommant les plus anciens de vieux-vieux et l’autre de jeunes vieux. Puis, finalement, nous avons opté pour un nouveau sous groupe : les seniors, à l’allure plus sportive et avenante. Ces litotes s’appliquent aussi à d’autres catégories, parmi elles les handicapés, appelés infirmes autrefois, et constitués, eux aussi, de sous groupes, comme les non-voyants , les mal-entendants, les alzheimeriens, etc…Si ces classifications peuvent favoriser une certaine reconnaissance sociale, elles ont tendance à dissoudre l’individu, ou le sujet, dans un ensemble et de faire du handicap, ou de l’âge, une sorte d’identité. L’adulte âgé, comme l’adulte handicapé, n’est plus reconnu que par son statut social qui le différencie des autres catégories apparaissant comme « normales ». Si j’ai écrit « La personne âgée n’existe pas » c’est bien pour pointer qu’il n’y a pas une espèce d’individus qui naît sur les cendres de l’adulte lorsqu’il entre dans la catégorie sociale des personnes âgées. Comme Cicéron l’avait écrit en son temps, je défends l’idée que nous ne pouvons pas attribuer systématiquement des caractéristiques définies et communes à tous les vieux, du genre : les vieux aiment les sucreries, se couchent tôt, sont égoïstes et avares. Comme il est impensable qu’un même handicap induise des comportements identiques à ceux qui doivent le surmonter. Cette position trouve cependant, actuellement, un renfort parmi certains scientifiques, ou pseudo-scientifiques, qui soutiennent l’idée d’un déterminisme génétique dans les comportements de l’homme. Comme si l’environnement et la relation à l’autre n’avaient aucune espèce d’influence sur les comportements et notre organisation psychique. Pourtant l’être humain se construit aussi dans un rapport d’identification à son semblable. En ce sens nous ne pouvons pas dire que la personne âgée ou handicapée existe. Ou, formulé autrement, la personne n’existe pas par son âge ou son handicap, même si ces facteurs conditionnent sa vie. Comme le malade n’existe pas par son numéro de chambre ou sa pathologie, selon une ancienne pratique. Si ces affirmations apparaissent, maintenant, comme évidentes dans le discours, ou l’écrit, elles sont encore loin d’être mises en application au quotidien.


Ces différentes classifications, s’appuyant sur des traits spécifiques, engendrent toujours l’exclusion. Nous n’acceptons des autres que les traits dans lesquels nous pouvons nous identifier et nous rejetons les autres, surtout lorsqu’ils nous renvoient des images négatives. Devenir vieux, impotent ou dément, est une projection insupportable qui nous conduit à isoler l’indigent avec d’autres tout aussi mal loti. Tout en se persuadant que c’est pour son bien, la culpabilité n’étant pas toujours facile à gérer. La multiplication des structures d’accueil pour la catégorie sociale des personnes âgées a ainsi trouvé sa justification. Et leur fonctionnement ne permet pas toujours de préserver l’individu dans sa singularité, mais l’oblige à se fondre dans le collectif et à se confondre avec l’image que nous avons projetée de lui. Plus question, pour le classé vieux, de faire entendre sa différence, il doit répondre aux besoins des soignants, eux-mêmes contraints par l’institution, en respectant les rythmes et l’organisation des tâches. Nous pouvons comprendre pourquoi certains n’y résistent pas, renonçant à être eux-mêmes, pour ne devenir que des objets de soins. Cependant certains établissements multiplient leurs efforts pour mieux prendre en compte l’individu et son histoire passée et présente. Mais il reste du chemin à accomplir pour que certains adultes âgés, en perte d’autonomie, puissent finir leurs jours dignement et dans le respect de leur personne et de leur personnalité.

L’évolution de notre société a progressivement séparé les générations, ne permettant plus aux enfants de s’occuper de leurs parents âgés chez eux. Le monde bouge, il ne régresse pas. Il nous faut nous adapter, c’est ainsi. Le chacun chez soi a permis aux jeunes d’y gagner plus d’autonomie, plus de liberté. Par contre, la société, dans son changement, n’a pas su en prévoir tous les effets. Et prendre le relais en offrant à ses vieux, en perte d’autonomie, des moyens d’existence en rapport avec leurs besoins et surtout leur désir. Les anciens hospices, qualifiés de mouroirs, ont troqué leur façade, mais derrière le décor y a-t-il plus de vie ?. Sous l’apparence conviviale persistent la tristesse et l’ennui, en dépit d’animations pas toujours bien adaptées et souvent infantilisantes. Lesquelles semblent plus répondre au désir des animateurs ou des responsables que des intéressés eux-mêmes qui renâclent à s’y rendre.

C’est dans ce contexte, repoussoir, qu’est né l’idée du soutien au domicile, réclamé par la grande majorité de la population qui souhaite finir ses jours chez elle. Une alternative apparaissait au processus d’exclusion des plus âgés et handicapés. Malheureusement cette possibilité n’est pas encore offerte à tous. Pas toujours conseillée par le corps médical qui voit dans l’âge un déclin avancé et dans la personne âgée une détérioration annoncée. J’ai pu en faire l’expérience pour un parent proche qu’une erreur de diagnostic et de traitement avaient condamné au placement sans appel, mais qui retrouva son domicile après avoir reçu le traitement adéquat d’un gériatre éclairé, non par les années du patient, mais par sa maladie. En restant chez soi nous pouvons espérer rester soi. C’est-à-dire rester un autre différent et non perdu dans la catégorie sociale. Mais pour avoir accès à ce choix, répondant mieux à nos aspirations, faut-il encore que certaines conditions soient remplies. Comme en avoir les moyens financiers, avoir à proximité de son domicile des structures d’aide, bénéficier d’intervenants formés, soutenus, en nombre suffisant, et une perte d’autonomie ne nécessitant pas une présence trop lourde à gérer. Par ailleurs cet accompagnement au domicile ne doit pas se pervertir en prenant progressivement les travers institutionnels.

Si nous donnons, aux plus chanceux, la possibilité de rester eux-mêmes, en restant chez eux, il faut ne pas les y enfermer. C’est une des raisons pour lesquelles je trouve que l’expression de « maintien au domicile » n’est pas judicieuse car elle évoque trop l’idée d’une main mise contraignante. Je lui préfère l’expression de « soutien au domicile » plus conforme à notre éthique d’accompagnement dans le respect de la liberté et de la dignité de la personne aidée. Au domicile la personne âgée ou handicapée n’existe pas plus qu’en établissement, alors n’enfermons pas l’individu dans un statut lié à l’âge ou au handicap. Reconnaissons lui le droit d’exister d’abord en tant qu’adulte et ce sera, sans aucun doute, un des facteurs de réussite du soutien au domicile.

Nous pouvons dire que la différence fondamentale, pointée par les personnes elles-mêmes, entre le soutien au domicile et l’accueil en établissement se nomme liberté. Liberté de rester dans son environnement avec ses souvenirs qui le peuplent. Liberté dans ses choix et ses mouvements. C’est bien pour cette raison qu’il nous faut substituer la notion de dépendance par celle d’autonomie. Comme je vous ai suggéré de remplacer le terme de maintien au domicile par celui de soutien au domicile. Le type de relation établi avec la personne aidée conditionnera son sentiment de liberté. Soutenir une personne à son domicile commande le respect de son lieu de vie, son corps en étant la limite la plus intime, comme il induit le respect de son histoire passée, présente et à venir. Nous sommes tous des êtres dépendants, mais nous avons la capacité de gérer ces dépendances et devenir ainsi autonomes. Si certains adultes âgés perdent cette capacité, notre rôle n’est pas d’ajouter à leur dépendance, liée à un handicap, une dépendance à nous-mêmes, mais de les accompagner, les guider, les soutenir pour préserver l’autonomie restante ou pouvant être récupérée. C’est possible si nous les reconnaissons, non pas par l’âge ou le handicap, mais dans leur qualité d’être humain, unique. C’est en acceptant la différence de l’autre que celui-ci peut exister comme semblable.

Le soutien au domicile, par le fait qu’il s’effectue dans un lieu habité, voire hanté, par une histoire, facilite la rencontre avec l’autre en tant que sujet chez lui, sans l’assimiler à sa catégorie sociale désignée par l’âge ou le handicap, et permet de mieux adapter la relation d’aide en fonction de la personnalité rencontrée. Si une maladie, comme celle de type alzheimer, peut entraîner certains troubles communs à plusieurs malades, chaque malade, atteint du même type de maladie, est différent et devra donc être accompagné différemment. L’intervenant, s’il n’est pas pris par le modèle institutionnel, et par la répétition de tâches à effectuer dans un temps compté, pourra plus aisément accomplir cette mission. Comme il pourra mieux être à l’écoute de la personne en souffrance. Etre en souffrance c’est aussi être en attente d’une rencontre et d’une parole qui lui donne du sens.

Si l’âge et le handicap existent, ils ne doivent pas effacer l’individu dans sa complexité et sa singularité. N’oublions pas qu’intervenir au domicile c’est se rendre chez un particulier, comme la langue française nous y invite.

A la question « Le maintien à domicile pour qui ? » je répondrai le soutien au domicile devrait être une possibilité offerte à tous dès l’instant où il y a une perte d’autonomie. Y a-t-il des limites ? Non, dès l’instant où c’est le souhait de l’individu. Mais peut-on encore mourir chez soi sans que cela angoisse et culpabilise l’entourage ? Les limites du soutien au domicile sont extérieures à l’individu. Elles varient selon l’aide financière accordée, selon l’existence des services de prestations au domicile (aides ménagères, aides à domiciles, soins à domiciles, hospitalisation à domicile). Elles varient aussi en fonction de la position du médecin traitant et de sa capacité à accompagner un malade. Enfin elles dépendent de l’entourage familial qui ne peut pas toujours en assumer la contrainte, la complexité et la responsabilité. La société peut-elle se donner les moyens de prendre le relais ?… Faites vite, j’arrive, et je ne souhaite pas finir mes jours en collectivité avec d’autres vieux logés à la même enseigne, peut-être même finir attaché, pour ma sécurité. Comme si vivre ce n’était pas aussi risquer de tomber un jour ! Quel est ce monde qui n’hésite pas à dépenser des milliards pour s’entre-tuer et rechigne à s’entraider ?

Jack Messy - Psychanalyste, Co-fondateur et ancien Directeur de ESPACE GÉRONTOLOGIE
à ESPACES FORMATIONS, 224 avenue du Maine, 75014 Paris