La Grande Viellesse et le Cinéma

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Jack Messy - Psychanalyste

J’ai choisi d’ouvrir mon propos par un passage extrait du fameux traité de Cicéron « Savoir vieillir » : « La vieillesse n’est honorée que dans la mesure où elle résiste, affirme son droit, ne laisse personne lui voler son pouvoir et garde son emprise sur les siens jusqu'à son dernier souffle. J’aime découvrir de la verdeur chez le vieillard et des signes de vieillesse chez l’adolescent. Celui qui comprendra cela vieillira peut-être dans son corps, jamais dans son esprit. » Ce texte a été écrit par Cicéron en 44 avant Jésus-Christ...
Yerres le 25 février 1998

J’ai choisi d’ouvrir mon propos par un passage extrait du fameux traité de Cicéron « Savoir vieillir » :

« La vieillesse n’est honorée que dans la mesure où elle résiste, affirme son droit, ne laisse personne lui voler son pouvoir et garde son emprise sur les siens jusqu'à son dernier souffle. J’aime découvrir de la verdeur chez le vieillard et des signes de vieillesse chez l’adolescent. Celui qui comprendra cela vieillira peut-être dans son corps, jamais dans son esprit. » Ce texte a été écrit par Cicéron en 44 avant Jésus-Christ. Il semble bien que les efforts pour changer l’image négative de la grande vieillesse ne datent pas d’aujourd’hui ! Elle est sans doute aussi vieille que le monde. Du moins dans les sociétés dites développées. Car c’est moins le fait de cultures plus ancestrales comme en Afrique, par exemple, où le vieux est toujours respecté et honoré. Cependant, l’intention souterraine est à peine voilée, il suffit de constater combien les appellations désignant cette catégorie d’âge, ou catégorie sociale, subissent l’usure du temps. Les mots se chargent d’images et se mettent au rebut lorsqu’ils sont trop lourds à porter. Il en est ainsi des substantifs vieux et vieilles devenus péjoratifs, remplacés par l’expression unisexe, ou asexuée, de personne âgée dans laquelle les intéressés ont du mal à se reconnaître, tout en y reconnaissant un plus vieux, une plus laide comme l’a chanté Brel. Les marchands de rêves, visant une clientèle que la retraite libère, ne s’y sont pas trompés en créant deux types de vieux : les jeunes-vieux ou seniors, enchantant par leur dynamisme les couvertures de magazines, et les vieux-vieux, souvent parents des premiers, qu’une fin de vie difficile rejette, parfois en dehors de nos regards, dans ces lieux dits résidentiels, où, malgré les chartes et les bonnes intentions, ils décrépitent à petits feux, faute de moyens, d’effectifs, de formation et aussi, je parle d’expérience, de bon sens qui devrait mettre le personnel au service du résidant et non pas le contraire. La grande vieillesse est devenue dépendante jusqu'à son image. Il ne suffit pas de redorer le blason pour effacer la rouille. Je pense sincèrement, pour connaître des dizaines d’établissements et de services pour personnes âgées, qu’il est aussi important de nous remettre en question dans nos fonctionnements que de vouloir transformer, par le badigeon, en lieu de vie ce que l’on qualifie encore de mouroir. De nombreuses améliorations ont été effectuées, parfois exemplaires, félicitons en les animateurs. Cependant il reste trop de responsables qui se préoccupent davantage de la vitrine pour satisfaire les familles et pas suffisamment de la réalité du quotidien de chaque résidant. Ce n’est pas tant d’animation dont ils ont besoin mais de liberté, d’humanité, de reconnaissance et de respect dans les gestes de tous les jours. La « mal-traitance » se cache dans une multitude de détails accumulés dans la relation d’aide et souvent accomplis avec les meilleures intentions du monde. La « mal-traitance » ne commencerait-elle pas, d’ailleurs, son œuvre perverse dès que nous voulons agir pour le bien de l’autre ?. Par exemple est-ce vraiment pour leur bien que nous continuons d’attacher tant de vieux ? N’est-ce pas aussi pour notre tranquillité et pour rassurer certaines familles qui prennent la contention pour une sécurité ? Aimerions-nous finir notre vie attaché ? Pour changer les images changeons les esprits et les habitudes accrochés à une conception trop médicale de la vieillesse. Par exemple pour changer un lieu de soins en lieu de vie commençons par retirer les blouses, comme quelques uns d’entre-vous l’ont fait avec succès. Plus qu’un changement dans notre rapport au vieux, c’est aussi, sur le plan symbolique, soutenir l’idée que la vieillesse n’est ni sale, ni contagieuse. Changeons aussi notre propre regard et le regard des professionnels qui travaillent dans les diverses structures.

Ce long préambule terminé, qui me tenait à cœur, j’en viens à mon sujet qui porte ma présence parmi vous aujourd’hui.

Les organisateurs de ces journées m’ont demandé de contribuer à votre travail de réflexion sur les images de la grande vieillesse. Et plus particulièrement au cinéma. Je dois cet honneur, non pas à une quelconque connaissance experte du grand écran, mais à une intervention que j’avais faite dans un colloque sur le 7ème Art et le 3ème Age, organisé par l’IDAR et la Flamboyance, sans doute en rapport avec les propositions conceptuelles que j’ai pu avancer et qui mettent, entre autre, en parallèle le vieillissement et l’esthétique. En effet, si ce n’est pas beau de vieillir, comme nous le confient certains de nos aînés, c’est bien dans le miroir que nous en cherchons la marque. Le passage du temps laisse des traces ou s’inscrivent non seulement notre histoire mais aussi un devenir en projection.

La psychanalyse, à laquelle je me réfère, nous a indiqué que notre moi, ou, plus simplement, notre personnalité, même si cette façon de dire est quelque peu réductrice, se constituait par identification à des traits, ou signes, captés dans notre relation à l’autre, aux autres de notre histoire. Ces traits investis et introjectés vont conditionner, à notre insu, nos rapports aux différents autres. Ce jeu d’identification apparaît plus clairement dans la ressemblance qui s’opère entre les conjoints d’un couple qu’une longue vie commune a réuni. Comme cette même identification se révèle entre des enfants adoptés et leurs parents adoptifs. C’est dans ce rapport, dit imaginaire, en référence à l’image, que chacun de nous évolue et vieillit. Puisque vieillir c’est, comme j’ai pu l’indiquer par ailleurs, tout simplement vivre. Or ce vieillissement se lit aussi dans l’image que nous captons de nous même, laquelle ne coïncide pas forcément avec l’image que les autres ont de nous.

Le cinéma s’inscrit dans ce jeu de miroir. Chacun peut s’identifier aux différents personnages et mettre en scène ses fantasmes qui trouvent là leur réalisation. Cela se nomme une projection. Ce qui se projette sur l’écran ce n’est pas seulement une histoire jouée par des acteurs, c’est aussi notre histoire et nos multiples facettes qui nous composent. Le cinéma est bien un lieu de projection. Seulement s’y côtoient les personnages dans lesquels nous nous identifions avec plaisir mais aussi les personnages refoulés en nous. Ainsi le héros trouvera toujours la faveur d’un public, il en est tout autrement lorsque l’individu représenté suscite notre réprobation, notre rejet, voire notre dégoût.

Le poids des mots et le choc des images a été la formule publicitaire d’un grand hebdomadaire. Avant l’invention de l’œil magique l’image se créait dans notre imagination à partir du poids des mots. Emile Zola savait montrer, par le verbe, la réalité visuelle du quotidien des couches populaires. C’était aussi l’époque où les vieux n’étaient pas encore érigés en classe sociale. Chacun pouvait faire son cinéma. Notre époque a vu naître la force de l’image imposée qui s’est substituée à notre propre création d’images. Ces images deviennent vérité et emportent les convictions. Leur « monstration » tient lieu de démonstration. Et nous enfantons des monstres réduisant le pluriel en singulier. Ainsi, il suffit de nous montrer un établissement sous forme de ghetto pour que tous les établissements le deviennent, dans notre imagerie collective. A l’inverse, prenons garde de ne pas gommer hâtivement les déviances des uns par des images en façade, un peu trop idylliques, des autres. La vérité n’est pas dans l’imaginaire mais dans ce réel qui nous échappe au fur et à mesure que nous nous en rapprochons.

Notre vision des choses de la vie se projette au présent avec nos souvenirs. L’actuel est toujours intemporel parce qu’il se construit aussi avec notre mémoire et nos désirs en attente d’avenir. Devenir vieux et mortel n’entre pas dans le jeu de la science-fiction. Alors comment supporter l’anticipation de notre propre déclin lorsque semble s’effacer l’apparence humaine, telle que nous la concevons ou que l’on nous donne à la concevoir ?

Qu’en est-il lorsque le réalisateur, et autre scénariste, nous projette à la face les images de la vieillesse ? Il agit en médiateur entre ses propres visions et les attentes d’un public manichéen. Ou la « monstration » permet une identification que je dirais projective : images de beaux vieillards qui ont garder prestance, autorité et dont les handicaps n’évoquent pas encore la dégradation, images de seniors en jean et blouson de cuir, merveilleux illusionnistes qui ne leurrent qu’eux mêmes, images d’un au-delà qui aurait bouté de ses frontières l’idée même de vieillissement. Ou bien l’écran (petit ou grand) nous renvoie à la face « l’affreuse chose qu’est vieillir », selon l’expression de Jouhandeau, et qui, bien sûr, ne fait pas recette dans les salles obscures ou à l’audimat. Comment supporter l’image d’un autre, en voie de déclin, alors que notre propre image dans le miroir se trouve toujours en décalage avec celle à laquelle nous nous accrochons au fil du temps. N’êtes-vous pas toujours un peu surpris par votre reflet dans la glace ? Il semble renvoyer un visage plus âgé que nous en gardons le souvenir.

Heureusement sous le trait se révèle l’expression, quand on la cherche, qui du temps se moque et permet à toute la famille, réunie autour du berceau, de retrouver son narcissisme dans la mimique du chérubin : « Il a le nez de son grand-père maternel... la bouche de sa grand-mère paternelle... le sourire de ... » et ainsi toute la famille, à tour de rôle, y reconnaît le sien pour son bien-être narcissique et pour sa survivance. Mais si le retour dans le passé nous enchante, le voyage dans l’avenir, lorsqu’il est fait de décrépitude, nous afflige parce que nous ne nous y reconnaissons pas. André Gide nous a confié dans « Ainsi-soit-il » : « Ah ! Par exemple il importe que je ne me rencontre pas dans un miroir : ces yeux pochés, ces joues creuses, ce regard éteint. Je suis à faire peur et ça me fiche un cafard atroce. » Peut-on changer le réel ? L’essentiel ne se voit pas avec les yeux mais avec le cœur faisait dire St. Exupéry au renard du Petit Prince. Ne saurions-nous plus voir avec le cœur mais seulement avec une calculette ?

Puisqu’il faut bien conclure cette esquisse de réflexion, j’avancerais l’idée que le cinéma n’est pas là pour faire de la promotion mais en tant que reflet d’une société dans sa réalité, son histoire et son devenir. Si nous voulons modifier l’image de la grande vieillesse il faut aussi modifier notre propre regard sur elle, moins l’isoler, la rejeter. Et si les vieux étaient aussi nous, c’est-à-dire des adultes, tellement semblables et différents les uns des autres ! Il est peut-être à craindre qu’en réalisant des films sur la vieillesse l’entreprise contribue à l’exclure davantage et à pointer une différence dont l’âge serait la frontière. Or pour faire évoluer les mentalités et les conceptions il faut aussi en dénoncer les travers. Ne craignons pas les remises en cause, elles sont les moteurs de nos évolutions. Bien sûr nous aimerions en retour en recevoir les appuis et les encouragements. Notre narcissisme s’alimente de la reconnaissance de l’autre. Pour illustrer cette remarque je citerais une réflexion du personnel que j’entends dans presque tous les établissements : « On sait nous dire quand ça ne va pas, jamais quand ça va bien ! » Si nos images jaunissent elles ne « jeunissent » pas. Et, comme l’a écrit si joliment cette vieille femme irlandaise dans un poème retrouvé dans la doublure de sa robe de chambre, « ...ouvre les yeux, toi qui me soignes, et regarde non la vieille femme grincheuse, regarde mieux, tu me verras. » Parce que le désir, lui, ne vieillit pas.

 

Jack Messy - Psychanalyste, Co-fondateur et ancien Directeur de ESPACE GÉRONTOLOGIE
à ESPACES FORMATIONS, 224 avenue du Maine, 75014 Paris

Yerres le 25 février 1998