De la Chute à la Tombe

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Jack Messy - Psychanalyste

Je remercie tout d’abord les organisateurs de cette journée pour leur initiative d’inviter un psychanalyste à participer aux réflexions communes, sur un thème qui peut paraître en dehors de son champ d’investigation. Mon rôle ici étant d’éclairer la part psychique intervenant dans la problématique des chutes. Mon intervention, limitée dans le temps, doit se comprendre comme un complément des différents abords qui vous sont proposés.

Je commencerais par rappeler que, sur le plan de la simple mécanique, il faut considérer la marche elle-même comme une succession de chutes d’un pied sur l’autre. Pour cela il suffit de faire l’expérience d’un unique pas, réalisé au ralenti, pour vivre dans son corps la complexité des ajustements neuromusculaires et comprendre combien la marche peut être périlleuse. Souvenons-nous de l’attention inquiète de la mère derrière le bambin qui tente d’assurer ses premiers pas. Il suffit d’un excès d’angoisse de la maman, prévenant l’aventurier en herbe d’une chute imminente, pour que celui-ci choit et laisse, sur ses genoux écorchés la trace de sa désobéissance comme la marque d’une sanction divine : « Tu vois, je t’avais prévenu, tu ne m’as pas écouté et le Bon Dieu t’a puni ! » Inscrivant à jamais, dans son inconscient, la chute dans son rapport à la faute qui se manifestera sous forme d’angoisse. D’où notre recherche perpétuelle de l’équilibre, qu’il soit du corporel, mental, alimentaire, et même budgétaire, la vie ne tenant qu’à un fil… il suffit d’un rien pour que la rupture se produise.

Cette menace, qui nous pousse dans le dos, accompagne toute notre existence et va se faire de plus en plus précise, au fur et à mesure de l’accumulation des années et de l’approche de la mort. La chute peut prendre, dans notre inconscient, différents sens, notre langue facilite ces glissements d’un signifiant à l’autre. Ainsi, pour que le pas soit bien assuré, faut-il encore savoir où l’on met les pieds et pouvoir regarder devant soi. Mais, lorsque le chemin restant à parcourir dans l’existence devient incertain, lorsque la vie est plutôt derrière soi, le pas se fait hésitant. Il suffit alors d’un rien pour glisser, déraper. Le chômage, la retraite, la mort d’un proche ou une maladie , sont des butées qui parfois nous font trébucher. Lorsque des mots n’ont pu être mis sur une perte ou une défaillance c’est le pied qui flanche dans la réalité. L’angoisse, lorsqu’elle ne peut se dire, trouve des tas d’objets pour s’accrocher et dévier la tension qui nous malmène.

Ainsi m’apparaît, pour une part, le sens de certaines plaintes de l’âge qui vont de la peur de tomber à celle de perdre la tête et qui caractérisent les plus importantes préoccupations de nos aînés. Parce que derrière cette peur de tomber, par exemple, se profile l’angoisse de mort qui passe par la fracture du col d’où nous ne sommes pas sûr d’en sortir vivant.

Vous connaissez le dicton : « j’aurais mieux fait de me casser une jambe plutôt qu’aller là-bas ! » Parfois, notre inconscient nous fait le croche-pied opportun à cet évitement. L’acte manqué est ainsi réussi, une partie de l’angoisse s’envole, le temps d’une consolidation osseuse. Enfin, il y a tant de situations précaires, tant d’événements qui déséquilibrent une vie que nos raisons de chuter, parfois de haut ou de bien bas, sont multiples.

Alors, vous me direz, sous prétexte que la chute peut avoir d’autres causes qu’un trottoir malveillant, des cacas de chien déposés là où il n’est plus dit de faire, faut-il laisser tomber les vieux ? Non, bien sûr, mais en plus des mesures prises pour supprimer les pièges du chemin, il faut aussi, sans doute, laisser aux adultes âgés la place qui est la leur dans notre société pour que nous puissions faire ensemble la route, sans exclusion, sans mise en marge et sans dévalorisation. La confiance en soi passe aussi par la confiance que l’autre a en vous et par les liens affectifs qui nous unissent.

Nous avons parfois plus besoin de nous appuyer sur quelqu’un que sur une canne. D’autant que cette béquille symbolise le bâton de vieillesse, image contre laquelle nous nous défendons.

Afin d’illustrer mon propos voici deux exemples pris dans mon expérience clinique.

Jeanne, âgée de 87 ans, avait su cerner et détourner son angoisse devant la mort par une peur de tomber. Offrant ainsi à l’angoisse un objet. Un jour, sur son chemin habituel, des travaux rendaient le trottoir menaçant. Sa peur de tomber sur un piège qui la ferait chuter lui fit prendre un détour. Mal assurée, hésitante, envahie soudain par l’angoisse de l’inconnu qu’elle ne pouvait plus canaliser, elle chut. Avait-elle glissé, heurté quelque chose ? Elle ne le saurait jamais, sinon qu’elle avait pensé, avant de s’aventurer dans ce lieu accidenté, qu’elle allait tomber. Sa chute était donc annoncée, comme déjà projetée dans l’événement. Cependant, tout en poursuivant ses associations, elle ajoute que la veille, elle a eu le cafard. L’absence de nouvelles de son fils, depuis quelque temps, la laissait dans un sentiment d’abandon. Elle a même imaginé, me dit-elle, qu’il la laissait tomber…

Henri, lui, était venu me voir poussé par son épouse. Depuis la retraite il avait perdu toute confiance en lui. Il tournait en rond, ne sachant où poser son intérêt, fixer son regard, ne discernant plus d’avenir. Son épouse pensait même que la raison de son mari s’égarait. Elle ne pouvait plus, disait-elle, le laisser partir en courses seul, le trottoir devenant un danger de chutes. Au fil des entretiens apparurent les liens qui unissaient le présent de leur vie à leur histoire respective. Le père d’Henri était devenu aveugle vers la quarantaine, aussi notre patient avait toujours craint de perdre la vue qu’il économisait. De ce fait il marchait à tâtons, constamment en insécurité. D’autant que sa mère, vers la fin de sa vie, tombait souvent précisa-t-il. De son côté, son épouse, s’étant occupée de son propre père, devenu grabataire, jusqu’à la fin de sa vie, redoutait une telle issue pour son époux. Leur angoisse de la chute se conjuguait. Comme la mère qui surveille les pas hésitants de sa progéniture, la femme d’Henri ne cessait de le mettre en garde d’un faux pas et le destituait de sa position virile. Lui, peu assuré, pas rassuré, trébuchait souvent. C’est en démêlant quelques fils de leur histoire personnelle que nous parvîmes à ce que chacun puisse récupérer de son espace et retrouver un peu de confiance perdue.

Ces deux exemples montrent comment les embuches de la vie peuvent passer dans nos actes et comment l’angoisse peut trouver dans le corps un mode d’expression à notre insu.

La fin de mon propos arrivant, comme il est d’usage de trouver une chute au discours, et par souci d’être en résonance avec le thème d’aujourd’hui, je vous préviens de l’imminence de celle-ci, mais pas avant de vous conter cette dernière expérience, réalisée à la villa Baltzar en Suède, qui accueille une douzaine de patient dépendants, alzheimerien, comme on dit maintenant. Dans cette maison expérimentale les soignants souhaitaient mettre des petits tapis lirette, sur lesquels seraient fléchés les repères, pour aider les résidents dans leurs déplacements. L’administration se fit tirer l’oreille, craignant que ces tapis soient la cause de bien d’accidents. En fait, une fois au sol, les malades retrouvèrent bien vite l’habitude de lever les pieds comme ils le faisaient autrefois chez eux. Les tapis indicateurs, ajoutés aux pancartes, permirent aux résidents de mieux retrouver les toilettes et de se libérer d’une incontinence admise jusqu’ici comme irréversible.

Si prévenir la chute est fort louable, encore faut-il ne pas le crier trop fort dans certaines oreilles fragiles, sous peine d’ajouter sa propre angoisse à l’angoisse de l’autre, ou encore de lui révéler brutalement sa défaillance. Vivre c’est aussi prendre le risque de la chute, la vie ne nous conduit-elle pas à la tombe ?

 

Jack Messy - Psychanalyste, Co-fondateur et ancien Directeur de ESPACE GÉRONTOLOGIE
à ESPACES FORMATIONS, 224 avenue du Maine, 75014 Paris