Conférence sur l’Agressivité

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Jack Messy - Psychanalyste

Contrairement à ce qui a parfois été avancé, Freud a toujours mentionné la présence de l’agressivité chez le sujet. Il est vrai qu’au tout début de ses recherches il l’évoquait sous sa forme édulcorée en parlant d’hostilité. Ainsi, dès 1897, dans Le manuscrit N , accompagnant la lettre 64 du 31 mai adressée à son ami Wilhelm Fliess, il écrit que les pulsions hostiles à l’égard des parents, désir de leur mort, sont partie intégrante des névroses et qu’elles apparaissent sous forme d’idées obsessionnelles.


C’est, ensuite, dans la lettre 72 du 27/10/1897, toujours adressée à Fliess, qu’il signale combien le caractère de ses patients devient infantile et mauvais lorsque se manifeste la résistance dans le traitement psychanalytique. S’il ne parle pas explicitement d’agressivité, due au danger que représente le retour du refoulé, nous pouvons noter que la réaction soulevée est à mettre du côté de la défense et non de l’attaque. Cette constatation me donne l’occasion d’ouvrir cette question : l’agressivité est-elle un mouvement d’attaque ou de défense devant un danger ? J’ai, pour ma part, choisi de plaider la défense et je m’en explique dans mon livre « Pourquoi la violence » . Mais revenons à Freud qui va rompre avec Fliess trois ans plus tard en 1900.

Cette même année il publie L’interprétation des rêves et, dans « Le rêve de la mort de personnes chères » , à propos des désirs inconscients du très jeune enfant de supprimer ses frères et sœurs, en tant que rivaux, ainsi que le parent du sexe opposé, il est amené à opérer un glissement dans son approche en mettant l’accent, non plus sur les pulsions, mais sur les sentiments d’amour et de haine, en tant qu’expressions qualitatives des pulsions. Lesquels affects constitueront, sans cesse, les points d’accroche de sa position dualiste.

Et c’est dans Trois essais sur la théorie de la sexualité, publié en 1905, que Freud inclut véritablement, pour la première fois, à propos du sadisme, l’agressivité comme composante de la sexualité. A ces pulsions sexuelles il oppose une pulsion d’alimentation qui deviendra, en 1910, pulsion d’auto-conservation ou du moi.

Donc, premier temps, l’agressivité est une composante des pulsions sexuelles.

Quatre ans plus tard, en 1909, dans Le petit Hans, Freud évoque, en le réfutant, « l’instinct d’agression » proposé par Alfred Adler, un an plus tôt, dans un ouvrage intitulé L’instinct d’agression dans la vie et dans la névrose. Ce n’est pas la première fois qu’il s’oppose à une proposition qu’il reprendra à son compte plus tard (voir celle de la bisexualité avancée par Fliess). Et, si le point de vue d’Adler semble rejoindre ses propres conclusions, il ne peut se résoudre à accepter l’existence d’un autre type de pulsions qui viendrait faire éclater sa position dualiste. Mais, n’ayant rien d’autre à proposer, il choisit de maintenir le statu quo par ces mots qui ont une certaine importance :

« En dépit de toute l’incertitude et de toute l’obscurité de notre théorie des instincts, je préfère m’en tenir provisoirement à notre conception actuelle, qui laisse à chaque instinct sa propre faculté de devenir agressif »

Ici, il semble avoir modifié quelque peu sa première position en avançant l’idée que les deux pulsions opposées, du moi et sexuelle, peuvent prendre une forme agressive.

Freud n’évoquera plus cet instinct d’agression jusqu’en 1915. Son intérêt continue de se porter sur la polarité amour/haine, comme expression des seules pulsions sexuelles. Et Freud ramène l’origine de cette ambivalence à l’odyssée de l’espèce mettant en scène le meurtre du père par les fils interdits d’accès aux femmes.

Le père haï et idolâtré dans une forme romancée, valable uniquement pour le garçon, est la reprise du Complexe d’Œdipe que Freud avait reconnu dans sa propre auto-analyse dès 1897.
Puis, il énonce les différents destins des pulsions en précisant bien qu’il ne prend en considération que les pulsions sexuelles, les autres étant moins bien connues. Il s’agit :

• du renversement dans le contraire
• du retournement sur la personne propre
• du refoulement

Le renversement dans le contraire se résout en deux processus différents : le retournement du but de la pulsion, de l’activité à la passivité, comme sadisme-masochisme ou voyeurisme-exhibitionnisme nous en fournissent des exemples, et le renversement du contenu comme dans le seul cas de la transformation de l’amour en haine. C’est ici que Freud va opérer un réajustement dans son approche, induit par le retournement de l’amour en haine, ce qui viendrait contredire sa position dualiste. Il constate que la haine n’a pas son origine dans les pulsions sexuelles mais dans les pulsions opposées à celles-ci, c’est-à-dire dans les pulsions du moi ou d’auto-conservation. Car, justifie-t-il, nous ne pouvons pas dire que les pulsions éprouvent de l’amour ou de la haine vis à vis de l’objet mais que ces sentiments caractérisent les relations du moi aux objets.

Donc, deuxième temps, après avoir hésité un moment en attribuant aux deux types de pulsions une composante agressive il a tranché en la concédant aux seules pulsions d’auto-conservation ou du moi. Ainsi, il pouvait maintenir la dualité pulsionnelle et la comparaison à la polarité amour-haine.

Jusqu’en 1919, Freud, nous dit E. Jones, demeura relativement improductif, plus préoccupé par la guerre et des conditions difficiles d’existence. Rien ne laissait deviner les bouleversements théoriques qui allaient se produire l’année suivante et qu’on a appelé le grand tournant.

En effet, c’est dans Au-delà du principe de plaisir que Freud met au premier plan la notion de compulsion de répétition comme point de départ d’un remaniement important de sa théorie des pulsions. Il définit la pulsion, indissociable de l’organisme vivant, comme une poussée vers le rétablissement d’un état antérieur, de ce fait, elle a une capacité conservatrice.

Et, après avoir cheminé vers l’idée que ce sont les pulsions d’auto-conservation qui poussent vers la mort et s’opposent aux pulsions sexuelles, hypothèse qui ne le satisfait plus, Freud associe maintenant les pulsions du moi ou d’auto-conservation et les pulsions sexuelles. Ainsi réunies elles constituent ce qu’il appelle, dorénavant, les pulsions de vie (tout en maintenant l’idée que parfois les deux pulsions originaires s’opposent, idée qu’il transformera en 1921 en opposition entre les pulsions sexuelles du moi et les pulsions sexuelles d’objet). Pour rester fidèle à sa conception dualiste, à laquelle il ne renoncera jamais, il conçoit alors l’existence de pulsions de mort, opposées aux pulsions de vie, dont le but est de ramener le vivant à l’inanimé. Par la suite il utilisera le terme d’Eros, en référence à Platon, pour désigner les pulsions de vie.

Ceci amène un commentaire : si le but des pulsions de mort est de ramener le vivant à l’inanimé cela sous-entend qu’elles sont secondaires aux pulsions de vie et, pourquoi pas, des anti-pulsions, comme j’ai pu le proposer dans un concept que j’ai appelé le ressort pulsionnel. Car, la pulsion de vie ne trouve-t-elle pas sa source somatique originaire ailleurs qu’en nous-même ? Et n’est-elle pas toujours sous-tendue par le désir de l’autre ? On peut m’objecter que le fœtus hérite à la fois des pulsions de vie et des pulsions de mort des parents. Comme le disait Freud lui-même, nous sommes dans le domaine de la mythologie. Chacun de nous défend ses croyances en leur cherchant un fondement. L’ambiguïté, chez Freud, va persister avec l’énoncé du principe de Nirvâna ou réduction, voire suppression, de l’excitation que Freud équivaut au principe de constance.


Donc, troisième temps, Freud distingue d’un côté un nouveau dualisme entre les pulsions de vie (composées des pulsions du moi et des pulsions sexuelles) et les pulsions de mort et de l’autre la polarité amour/haine.

Comme il ne peut plus reconnaître une fonction sadique à la pulsion sexuelle, c’est-à-dire nuisible à l’objet, ce qui le ramènerait à une position moniste, il attribue cette fonction à la pulsion de mort. Ce qui le conduit à reprendre l’élaboration de sa théorie sur le sadisme et le masochisme en inversant les priorités. Le masochisme devient primaire. Le sadisme, quant à lui, peut à nouveau être introjecté donnant alors le masochisme secondaire qui s’ajoute au masochisme primaire. S’il exprime un doute, à ce moment là, quant à la véracité de ses hypothèses, il les confirmera cependant, un an plus tard, en 1921, dans Autres problèmes et orientation de travail. En effet, il voit parfaitement à l’œuvre sa nouvelle approche dans les relations affectives ambivalentes avec un être aimé, qui s’expliquent par des conflits d’intérêts. Et, lorsque des sentiments de répulsion sont éprouvés à l’égard des étrangers qui nous touchent de près et se différencient de nous, que ce soit par l’ethnie, la couleur, la position sociale ou même le lieu géographique, cette hostilité s’explique par un narcissisme qui pousse l’individu à rejeter toute différence chez l’autre. Ce rejet agressif de la différence illustre ce que j’ai nommé agressivité secondaire née lors de la constitution du moi et de l’avènement du langage, au service du désir. L’agressivité primaire correspondant, pour moi, à une réaction de défense devant un danger menaçant la vie ou la satisfaction d’un besoin comme la faim. C’est mon travail en gérontologie qui est venu me confirmer cette hypothèse. En effet, dans certains cas de démences séniles, dites maladies de type Alzheimer, nous avons constaté une grande régression en deçà du stade du miroir. Le malade, tout en perdant le langage, ne reconnaît plus son image, et, par ailleurs, perd le contrôle de ses sphincters. Quand il a envie, il fait. Son agressivité apparaît dès qu’il se sent menacé, en danger. Je reconnais dans ces manifestations ce que j’appelle l’agressivité primaire.

Mais revenons à Freud. C’est en s’appuyant sur le complexe d’Œdipe dans lequel il avait mis en avant l’existence de pulsions hostiles vis à vis des parents qu’il va établir un lien entre la pulsion de mort et l’agressivité. Il écrit dans « Le moi et le ça » :

« L’identification au père prend alors une tonalité hostile, elle se convertit en désir d’éliminer le père et de le remplacer auprès de la mère »

S’il est toujours question uniquement du garçon, le passage met clairement en évidence la transformation du sentiment d’hostilité ou agressif en désir d’éliminer ou de détruire le père. C’est une porte ouverte vers la pulsion de mort que Freud ne va pas hésiter à franchir. Après avoir convenu que les deux pulsions de vie et de mort s’allient, se mélangent, se combinent, il avance la proposition suivante :

« La réunion des organismes élémentaires en êtres vivants pluricellulaires aurait permis de neutraliser la pulsion de mort de la cellule individuelle, et de dériver sur le monde extérieur les motions destructrices par l’entremise d’un organe particulier. Cet organe serait la musculature, et la pulsion de mort se manifesterait désormais – bien que ce ne soit vraisemblablement que d’une manière partielle – sous la forme de pulsion de destruction tournée contre le monde extérieur et d’autres êtres vivants. »

Donc, quatrième temps, ne pouvant mettre véritablement en évidence l’activité de la pulsion de mort dans le monde intérieur, sauf en s’appuyant sur une présupposition biologique de son existence dans la cellule individuelle, il la fait surgir dans le monde extérieur, sous forme de pulsion de destruction, afin de préserver sa position dualiste.

Mais cette poussée au meurtre du père, pour posséder la mère, va se heurter à l’interdit, à la Loi avec un grand L, c’est-à-dire à l’interdit de l’inceste et du meurtre. L’agression est alors intériorisée dans une partie du moi, laquelle, en tant que surmoi, s’oppose à l’autre partie. La tension née entre ces deux instances est appelée « sentiment conscient de culpabilité » qui se manifeste sous forme de « besoin de punition » et de ce fait, nous dit Freud :

« La civilisation domine donc la dangereuse ardeur agressive de l’individu en affaiblissant celui-ci, en le désarmant, et en le faisant surveiller par l’entremise d’une instance en lui-même, telle une garnison placée dans une ville conquise. »

Le sentiment de culpabilité n’est en fait, pour l’être humain, qu’angoisse devant le risque de perdre l’amour de la personne qui le protège en faisant le mal. Et, si nous ne cherchons pas à nous procurer du plaisir en faisant le mal c’est par crainte d’être découvert par l’autorité. Seulement, l’intention agressive n’échappe pas au surmoi qui va tourmenter le pauvre moi pêcheur, lequel craint de perdre la bienveillance de son mentor. Deux origines au sentiment de culpabilité apparaissent alors, l’une est angoisse devant l’autorité, l’autre, postérieure, est angoisse devant le surmoi. La première pousse le sujet à renoncer à satisfaire ses pulsions, la seconde à se punir. Cette crainte devant l’autorité ne peut se comprendre, dit Freud, que si nous faisons remonter le sentiment de culpabilité à sa source, c’est-à-dire au meurtre du père par les frères ligués contre lui. Si cette histoire est vraie, dit-il, il convient alors d’appeler remords ce sentiment de culpabilité. Et il fait comme si c’était vrai, en écrivant :

« Ce remords originel étant le résultat de la toute primitive ambivalence des sentiments à l’égard du père : les fils le haïssaient, mais ils l’aimaient aussi. Une fois la haine assouvie par l’agression, l’amour réapparut dans le remords attaché au crime, engendra le Surmoi par identification avec le père, lui délégua le droit et le pouvoir que détenait celui-ci de punir en quelque sorte l’acte d’agression accompli sur sa personne, et enfin dressa les restrictions destinées à en empêcher le retour. Et comme l’agressivité contre le père se rallumait toujours au sein des générations suivantes, le sentiment de culpabilité lui aussi se maintint et se renforça par le transfert au Surmoi de l’énergie propre de chaque nouvelle agression réprimée. »

Heureusement, le fait de tuer ou non le père n’est pas décisif, dira Freud, la culpabilité ressentie dans les deux cas est l’expression du conflit d’ambivalence, de la lutte éternelle entre Eros et la pulsion de destruction ou de mort. (nous verrons qu’il n’en est pas ainsi chez Lacan) Lequel conflit, appelé complexe d’Œdipe, est né dès l’instant où les hommes durent vivre en communauté sous la forme familiale.
Enfin, Freud précise que, contrairement à ce qui apparaît dans la littérature psychanalytique, en particulier sous la plume de Ernest Jones et de Mélanie Klein, le sentiment de culpabilité n’est pas éventuellement augmenté par la privation ou l’empêchement d’une satisfaction pulsionnelle, mais il est uniquement dû à une mutation de l’agressivité, née en réaction contre la personne frustrante, lorsqu’elle est transférée dans le surmoi.

Donc, cinquième temps, l’agressivité est intériorisée dans le surmoi et peut se transformer en sentiment de culpabilité.

Freud cherche à découvrir les moyens dont pourrait disposer la civilisation pour inhiber l’agression et « rendre inoffensif cet adversaire et peut-être l’éliminer », selon ses propres mots. Attaquer l’agression en quelque sorte ! La solution est évidente pour lui et il reprend les propositions qu’il avait déjà développées dans les Essais de psychanalyse. La solution passe par une intériorisation des pulsions agressives dans le surmoi qui joue le rôle de censeur à l’égard du moi.

En 1932, dans les Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, il rappelle qu’il lui a fallu beaucoup de temps avant de reconnaître l’existence d’une pulsion de destruction et qu’elle suscite toujours de l’opposition. Mais la croyance en la bonté de la nature humaine est une méchante illusion. Si l’enseignement de l’histoire le prouve c’est essentiellement la découverte des phénomènes du sadisme et du masochisme qui ont confirmé cette hypothèse et indiqué la présence des deux pulsions sous forme de mélange. Si la pulsion d’agression ne trouve pas sa satisfaction à l’extérieur, parce qu’elle se heurte à des interdits, elle se retourne vers l’intérieur et vient augmenter la quantité de pulsion d’autodestruction. Il écrit alors :

« Tout se passe comme si nous devions détruire d’autres choses et d’autres êtres, pour ne pas nous détruire nous-mêmes. »

Heureusement, les pulsions d’agression ne sont jamais seules, elles sont toujours liées aux pulsions érotiques. De l’action conjuguée et opposée de ces deux pulsions procèdent les manifestations de la vie, auxquelles la mort met un terme. Quant à savoir comment s’effectue ce mélange et comment la pulsion de mort alliée d’Eros devient agressivité lorsqu’elle se tourne vers l’extérieur, c’est une tâche réservée aux futurs chercheurs dit Freud.

Dans la Conférence suivante il s’interroge enfin sur l’agressivité chez la femme. Après avoir reconnu des positions masculines et féminines existant en tout individu homme ou femme, il évoque la répression de l’agressivité chez cette dernière comme lui étant imposée aussi bien constitutionnellement que socialement, ce qui, dit-il :

« favorise le développement de fortes motions masochistes qui parviennent à lier érotiquement les tendances destructrices tournées vers le dedans. Le masochisme est donc, comme on dit, authentiquement féminin. »

Et si on le rencontre chez l’homme, poursuit-il, cela montre chez lui des traits féminins très marqués. Cependant, il ajoute :

« L’analyse du jeu de l’enfant a montré à nos analystes femmes que les impulsions agressives des petites filles ne laissent rien à désirer en richesse et en violence. »

Car les deux sexes traversent de la même façon les phases précoces du développement de la libido. Et, pour Freud, cela montre que l’agressivité chez la petite fille est due à sa position masculine qu’elle transforme en position féminine lorsqu’elle change d’objet sexuel. Puis, reprenant les différentes phases de l’évolution du complexe d’Œdipe, Freud rappelle comment l’attachement de la fille à sa mère se convertit en hostilité. Outre les différentes frustrations dont la fille rend responsable la mère, elle lui reproche surtout de ne pas lui avoir donné un pénis. Si le complexe d’Œdipe s’estompe, sous l’influence de l’angoisse de castration, chez le garçon et prépare la constitution d’un surmoi sévère, c’est l’inverse chez la fille qui voit son complexe de castration faire place à l’envie du pénis et préparer le complexe d’Œdipe au lieu de le détruire.

Dans la « Lettre à Einstein », écrite en 1932, Freud met en opposition le droit et la violence. Il écrit :
« Aujourd’hui, le droit et la violence sont à mes yeux antinomiques »… « Les conflits d’intérêt entre les hommes sont donc fondamentalement tranchés par le recours à la violence. »

Nous notons qu’il utilise, dans ce courrier, alors qu’il évoque la loi, le mot violence et non celui d’agressivité. C’est à partir d’une telle nuance que j’ai, pour ma part, fait une distinction entre ces deux notions.

En effet, si l’agressivité, que j’ai qualifiée de secondaire, se manifeste dans la relation à l’autre, elle est régulée par l’idéal du moi. Elle devient violence lorsque l’idéal du moi ne la contient plus et qu’elle fait irruption dans le réel en brisant le symbolique. La violence est une transgression de la Loi, meurtre et inceste en sont les passages à l’acte sans paroles.

Mais revenons à Freud qui, dans cette même correspondance adressée à Einstein, évoque l’idée d’une guerre préventive qui ne devrait pas déplaire à un certain Président, il écrit :

« Aussi paradoxal qu’il y paraisse, il faut bien avouer que la guerre ne serait pas un moyen inadapté pour établir cette paix « éternelle » ardemment désirée, car elle est en mesure de créer ces vastes unités au sein desquelles un pouvoir central fort rend des guerres ultérieures impossibles. »

Heureusement, il infléchit son propos par ces mots :

« Tout ce qui établit des liens affectifs entre les hommes ne peut que s’opposer à la guerre. »

Nous pourrions presque y retrouver une slogan célèbre en mai 68 : « Faites l’amour et pas la guerre ! »

Puis Freud reprend, dans « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin », écrit en 1937, ses explications sur le dur combat que doit livrer le moi face aux revendications du ça et face aux dangers du monde extérieur et comment, pour éviter angoisse, déplaisir, le moi utilise des mécanismes de défense. Il reconnaît encore une fois que sa théorie dualiste a rencontré peu d’écho, même chez les analystes, mais il se console en ayant trouvé un allié précieux, Empédocle, dont la doctrine se rapproche tellement, à ses yeux, de la théorie psychanalytique. Cette doctrine l’a convaincu de la justesse de ses propres élaborations. En effet, les deux principes du philosophe, amour et lutte, sont équivalents aux deux pulsions originaires, Eros et destruction. Remarquons, au passage, qu’Empédocle faisait référence à Aphrodite ou amour (comme attraction entre dissemblables) et à Discorde (comme attraction entre semblables) et non à lutte comme l’écrit Freud. Ce qui n’est pas tout à fait la même chose. Pour ma part, amour et haine sont indissociables et complémentaires, comme deux scènes d’une même pièce, exprimant les pulsions de vie. A l’amour et à la haine, s’oppose l’indifférence comme expression des pulsions de mort. Lesquelles, à mon avis, sont du côté de la paix, du nirvana. Ce qui ne fait qu’une opinion de plus et non la vérité.

Enfin, Freud confirme toutes ses nouvelles avancées en 1938 dans un de ces derniers écrits resté inachevé, Abrégé de psychanalyse, dans lequel il précise bien qu’il oppose Eros à destruction, en mettant l’accent sur cette dernière appellation. Il écrit :

« Il nous est permis de penser de la pulsion de destruction que son but final est de ramener ce qui vit à l’état inorganique et c’est pourquoi nous l’appelons aussi pulsion de mort. »

Ce « aussi » éclaire autrement l’étonnement du fidèle Jones qui fit remarquer :

« Il est un peu étrange que Freud lui-même n’ait jamais utilisé, sauf dans la conversation, le terme de Thanatos pour désigner l’instinct de mort devenu si populaire depuis. »

Il est possible que Freud, en dehors de la conversation, ait hésité à mettre au premier plan une énergie propre aux pulsions de mort ou Thanatos, alors qu’il s’appuyait d’avantage sur les pulsions d’agression ou même sur les pulsions de destruction, qu’il appelle destruction lorsqu’il les opposent à Eros, et que certains psychanalystes ont traduit par destrudo.

Tout au long de ce cheminement nous avons pu remarquer l’extraordinaire honnêteté intellectuelle de Freud qui n’hésite pas à revenir sur ses pas, à laisser filer des contradictions, des incertitudes, à ouvrir plusieurs voies en invitant d’autres à poursuivent la recherche. Mes lectures successives de Freud ont laissé en moi l’impression qu’il avait abordé toutes les hypothèses possibles et qu’il nous restait à assembler les pièces du puzzle. En tout cas, quelles que soient les positions adoptées par les uns et les autres, nous pouvons retenir que sexualité et agressivité participent aux manifestations de la vie. Et comme nous dit Freud :

« Réfréner son agressivité… est en général malsain et pathogène. »

Pour cela nous avons la possibilité de la sublimer. D’où le succès des contes et autres dessins animés, de certains jeux vidéos, des activités sportives, etc., qui facilitent la libération des tensions agressives des petits comme des grands, dans le respect des règles du jeu, c’est-à-dire de la loi. A ces moyens de décharge, évidemment limités et bien insuffisants, s’ajoute la parole irremplaçable, car, lorsque la culture, les idéaux et les mots défaillent, l’agressivité qui n’est plus régulée se transforme en violence et explose en anéantissant le réel. Et, comme le souligne Lacan :

« Ne savons-nous pas qu’aux confins où la parole se démet commence le domaine de la violence »

le 23 juin 2006 à Paris



Notes:


<!--[if !supportFootnotes]-->[1]<!--[endif]--> S. Freud, La naissance de la psychanalyse, PUF, 1986, p. 183

<!--[if !supportFootnotes]-->[1]<!--[endif]--> J. Messy, Pourquoi la violence ?, Payot et Rivages, 2004

<!--[if !supportFootnotes]-->[1]<!--[endif]--> S. Freud, L’interprétation des rêves, PUF, 1976, p. 216

<!--[if !supportFootnotes]-->[1]<!--[endif]--> S. Freud, Cinq psychanalyses, PUF, 1976, p. 193

<!--[if !supportFootnotes]-->[1]<!--[endif]--> S. Freud, « Le Moi et le Ça » dans Essais de Psychanalyse, op. cit., p. 244

<!--[if !supportFootnotes]-->[1]<!--[endif]--> Ibid., p. 254 et 255

<!--[if !supportFootnotes]-->[1]<!--[endif]--> S. Freud, Malaise dans la civilisation, PUF, 1986, p. 80

<!--[if !supportFootnotes]-->[1]<!--[endif]--> Ibid., p. 90 et 91

<!--[if !supportFootnotes]-->[1]<!--[endif]--> S. Freud, Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, Gallimard, 1986, p. 142

<!--[if !supportFootnotes]-->[1]<!--[endif]--> Ibid. , p. 155

<!--[if !supportFootnotes]-->[1]<!--[endif]--> Ibid. , p. 158

<!--[if !supportFootnotes]-->[1]<!--[endif]--> S. Freud, « Pourquoi la guerre ? Lettre à Einstein », dans Résultats, idées, problèmes II, PUF, 1985, p. 204

<!--[if !supportFootnotes]-->[1]<!--[endif]--> Ibid., p. 207

<!--[if !supportFootnotes]-->[1]<!--[endif]--> Ibid., p. 212

<!--[if !supportFootnotes]-->[1]<!--[endif]--> S. Freud, Abrégé de psychanalyse, PUF, 1985, p. 8

<!--[if !supportFootnotes]-->[1]<!--[endif]--> E. Jones, La vie et l’œuvre de Sigmund Freud, Tome 3, PUF, 1975, p. 312

<!--[if !supportFootnotes]-->[1]<!--[endif]--> S. Freud, Abrégé de psychanalyse, op. cit., p. 10

<!--[if !supportFootnotes]-->[1]<!--[endif]--> J. Lacan, « Introduction au commentaire de Jean Hyppolite », dans Ecrits, Seuil, 1966, p. 375