Au Tour de Ma Vieillesse

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Jack Messy - Psychanalyste

J’ai choisi de prendre le titre de ce Colloque comme je l’entendais pour y déraisonner à l’envie. Déjà grand-père, à quelques mois de devenir une personne âgée, selon les critères sociaux, je peux me permettre cette fantaisie, avant que l’aphasie me prenne aux mots.

Lorsque j’écris à propos de la vieillesse je pense bien sûr au moment où ce sera mon tour, aussi je tente d’inscrire quelques repères avant de les perdre. Car, lorsque vient le tour de sa vieillesse il y a, semble-t-il, bien des mémoires, autour de la sienne, qui flanchent. Et particulièrement celle de l’entourage et de tous ceux dont le travail s’inscrit dans la relation d’aide.

Si j’ai proposé, il y a quelques années maintenant, une approche conceptuelle de la notion de vieillesse, avec mes outils psychanalytiques, c’était pour essayer de donner du sens aux troubles divers que je rencontrais dans ma pratique auprès d’une population âgée en difficulté. Car il est bien certain que je n’ai de la vieillesse, tout comme vous, qu’une connaissance livresque. Qu’est-ce que pour moi la vieillesse, sinon une représentation, à défaut d’être une réalité ? N’ayant pas encore la sensation d’être, à mon tour, dans cet état. Pourtant, pour mes petites-filles je suis déjà vieux. A propos savez-vous que nous ne nous souvenons pas avoir connu nos grands-parents jeunes ? Au plus loin de notre souvenir ils ont toujours été vieux. Constatation affligeante lorsque le calcul nous révèle que nous les avons connu alors qu’ils avaient l’âge que nous portons, toujours avec fière allure d’ailleurs, maintenant. La définition académique de la vieillesse ne permet pas d’en repérer le commencement, ni d’en comprendre les troubles. D’autant que cette définition entretient la confusion avec une autre notion, souvent maltraitée, le vieillissement. En m’appuyant sur les dires de quelques-uns, célèbres ou non, évoquant, pour eux-mêmes, ce moment précis de leur entrée dans la véritable vieillesse, j’ai constaté que tous l’évoquaient en des termes identiques. Ainsi ils confirmaient que la vieillesse était un état surgissant brusquement, à la suite d’un événement, quel qu’il soit, vécu comme une perte, dont on ne pourrait faire le deuil, et non suivie d’une acquisition. Cette perte, en trop pour ainsi dire, ne prenant sa signification, par rapport aux autres pertes rencontrées dans la vie, que dans la mesure ou nous avions atteint, dépassé, ce que j’ai nommé le « Temps du miroir brisé », c’est-à-dire au-delà de la cinquantaine. Bien sûr les mots ont toujours plusieurs significations, parfois contradictoires, en fonction du registre dans lequel nous les utilisons. Et celui de vieillesse n’y échappe pas. Il peut désigner une classe d’âge, une fin de vie, un vécu. Ainsi pour les uns la vieillesse est un état d’esprit, d’autres défendent l’idée que ce n’est pas une maladie, pour d’autres encore elle correspond à un état de dépendance, enfin certains évoquent la plénitude de la vieillesse. Y aurait-il une vieillesse heureuse et une autre malheureuse ? Comme nous disons une jeunesse insouciante ou studieuse ? Je pense pour ma part qu’il y a des individus plus ou moins heureux, quelque soit l’âge. Je rappellerai ce passage du livre de Cicéron « L’art de vieillir » écrit en 44 avant Jésus-Christ : « On entend dire encore que les vieillards sont d’humeur acariâtre, tourmentés, irascibles et grincheux - et même avares, en cherchant bien. Mais ce sont là des défauts inhérents à chaque individu, pas à la vieillesse. » Posant mes pas dans ces pas illustres, j’ai choisi un éclairage en rapport avec mon expérience clinique, avec pour objectif de donner du sens à mon travail pour le faciliter. L’observation m’a donc conduit à concevoir la vieillesse comme un état dépressif. Proposition hardie, suscitant la controverse, qui doit sa logique à la définition précédente, mettant en avant l’existence d’une perte, dite en trop, soudaine. Or toute dépression fait suite à une perte d’objet. Cela peut aller jusqu'à la perte de l’estime de soi, plus fréquente avec l’avancée en âge. Cet état dépressif pourrait expliquer, entre autre, la tristesse des lieux de vie où les vieux sont rassemblés, souvent contre leur gré. Comme il pourrait expliquer l’échec de ce qui veut être animation, où parfois le forcing tient lieu de désir.

Mais, sauf à y revenir dans le débat, je ne m’arrêterai pas sur ces différents concepts aujourd’hui, souhaitant porter votre attention, non pas sur la vieillesse elle-même, mais autour de la vieillesse comme le titre de ce colloque nous y invite.

Qu’y a-t-il autour de la vieillesse ? Des propos décisifs, des projections, des poncifs, des amalgames et surtout des professionnels qui peu à peu perdent le sujet pour en faire un objet... de soins. Oui la Personne Agée n’existe pas, sinon au pluriel, désignant une catégorie sociale définie par la retraite. C’est à soixante ans, de nos jours, que nous entrons dans la catégorie des personnes âgées avec en prime une carte vermeille et une inscription au club du troisième âge. Le quatrième étant réservé aux « vieux-vieux », les parents des jeunes retraités. Mais il n’y a pas un être vieux, dit la personne âgée, identique à tous les autres vieux, et qui ne serait plus un adulte. De quelle mémoire sommes-nous fait pour oublier cette évidence ? Non vieillir ce n’est pas perdre la mémoire, c’est s’y replonger pour y dénicher tous les bons souvenirs afin de fuir une réalité insupportable, celle d’une perte, celle de la mort. Vieillir c’est devenir une mémoire en rupture avec le présent. Il n’est pas dans mes intentions de reprendre la comparaison du vieux mourant et de la bibliothèque en feu. Chaque mort, quelque soit son âge, emporte avec lui ses souvenirs. Je ne suis pas sûr que le pire soit du côté de tous ceux dont la mémoire s’effiloche, ou se raccroche au temps perdu. Il me semble davantage que le dérapage se situe autour de la vieillesse, par tous ceux qui ont un devoir de mémoire. Non pas pour se souvenir à leur place mais de leur propre place. Se souvenir, sans rejeter le présent si douloureux soit-il, qu’avant d’être réduit à la dépendance, ou perte d’autonomie, ils étaient chacun un homme ou une femme, portant un nom, une identité, une personnalité. Derrière l’apparence de l’être vieux, parfois désorienté, dément, se cache l’adulte et l’enfant d’autrefois. Notre devoir de mémoire pour nos morts ne doit pas occulter notre devoir de mémoire pour les vivants et pour ceux qui semblent psychiquement dans l’au-delà. L’au-delà des mots, l’au-delà des gestes, où ne sont pas assez nombreux ceux qui tentent de les y rencontrer. Pourtant ils en ont des richesses à nous faire partager, tous ces compagnons en déroute, qui vagabondent aux frontières de notre raison. Inlassables conteurs de la défaillance humaine quand elle est prise comme une déchéance. Oui c’est au tour de cette vieillesse là de guider notre humanité, de nous faire sortir de notre retraite où la folie n’a plus droit de cité. Et si les vieux déments étaient les créateurs d’une autre civilité, son volte-face, son inconvenance ! N’y a-t-il pas de l’inconvenance à voir comment certains de ces magiciens de l’irraisonnable sont traités, mal traités, exclus, isolés, exilés ? Ils s’accrochent désespérément au passé, n’ayant plus d’avenir, ils deviennent objets de soins et sujets de plaisanterie. Leur histoire n’intéresse plus personne, elle est ignorée. Ils ont rompu les amarres et nous ne trouvons plus aucune bouée à leur lancer. Comme si nous redoutions de voir, dans leur absence dérangeante, notre propre vieillesse en devenir.

Il n’y a pas de mémoire morte, mais que des mémoires vivantes. Elles circulent en nous et entre nous. Inscrire le sujet dans son histoire c’est aussi lui permettre de s’inscrire dans la nôtre. Mais notre refus de partager avec eux quelques souffrances nous fait s’exclamer « plutôt mourir que finir ainsi ! ». Montrant à quel point nous leur refusons toute humanité. Dans notre inconscient ils sont déjà morts. Ce qui peut expliquer pourquoi nous nous adressons souvent aux déments à la troisième personne. Comme nous parlerions d’un défunt à son entourage. Pourtant nous avons aussi un devoir d’écoute, de reconnaissance. Reconnaître en l’autre déchu ce qu’il a été et qui demeure enfoui à notre entendement. Quand entendrons-nous leur demande de liberté ? N’est-ce pas parce que leur solitude nous est insupportable que nous les parquons ? Et, curieux paradoxe, les isolons ? Leur solitude est aussi la nôtre. Nous sommes profondément seul en quête incessante d’un autre. Etre autour de la vieillesse ce n’est pas l’encercler pour l’enfermer. C’est être là pour l’accompagner, l’écouter, dans sa singularité, dans son refuge.

Combien de fois ai-je vu des professionnels du soin avoir des comportements, que je qualifierai de troubles. Ne prenant plus en compte l’individu. Comme si tous les vieux étaient identiques, voués à la vie collective et au renoncement d’eux-mêmes. Comme si les critères de qualité de soins se réduisaient à la propreté des fesses, à la quantité d’eau ingurgitée, à l’éclat des linoléums des couloirs et des chambres. Comme si la vieillesse indocile et rebelle n’avait plus le droit d’user de son agressivité pour dire qu’elle existe encore. Une nouvelle fois je ferai appel à Cicéron en rapportant ses propos : « La vieillesse n’est honorée que dans la mesure où elle résiste, affirme son droit, ne laisse personne lui voler son pouvoir et garde son emprise sur les siens jusqu’à son dernier souffle. J’aime découvrir de la verdeur chez le vieillard et des signes de vieillesse chez l’adolescent. Celui qui comprendra cela vieillira peut-être dans son corps, jamais dans son esprit. »

En cette fin de siècle nous avons fait quelques progrès en acceptant mieux les handicapés, nous avons encore des efforts à effectuer à l’encontre de tous ceux qu’une différence met à l’écart. Qu’elle soit sexuelle, de couleur de peau, de culture, etc. Il nous reste aussi un bout de chemin à gravir pour mieux tolérer les vieux, surtout lorsque un autre esprit les habite. Celui des ancêtres comme le disent les Africains avec beaucoup de respect. Plus que l’enfant et avant la femme, je crois bien que ce sont ces vieux-là l’avenir de l’homme. Ne dit-on pas que nous traitons les vieux comme des enfants ? Et nos enfants nous traiterons comme ils nous ont vu traiter nos parents.

Aussi pour prévenir toute mauvaise « traitance » à mon égard j’ai pensé laisser un court message pour quand ce sera au tour de ma vieillesse de susciter intérêt ou rejet.

Tout d’abord ne sous-estimez pas le perte qui me précipitera dans cet état. Permettez-moi d’en parler et de vivre ma dépression, accompagnez-moi dans un éventuel travail du deuil. Méfiez-vous de ces médecins qui, pour masquer leur impuissance, répondent à une plainte : « Que voulez-vous à votre âge ! ». Sous-entendu mettez là dans votre poche et les années par dessus. L’âge n’a pas d’âge comme l’a si joliment rappelé, récemment Jeanne Moreau. L’âge n’interdit pas la souffrance encore moins d’en parler. Et puis si ma défaillance me fait glisser doucement vers la déraison, j’espère être toujours considéré comme un adulte. Même si mon état éventuel de régression évoque plus l’enfance que la maturité. Epargnez-moi les couches, les bavoirs plastifiés à rallonge et les remarques désobligeantes qui ne pourront qu’aggraver ma régression et ma fuite dans un ailleurs et tout de suite. Je souhaite trouver un entourage attentif à mes propos, fusent-ils confus. Respectueux de ma dignité, de mon intimité, de ma personnalité, de mes habitudes et autres rituels. Si mon état et les limites de mes proches ne permettent plus que je reste chez moi, j’espère pouvoir aller dans un lieu où, tout d’abord j’ai formé le personnel, ce sera ma récompense ou ma punition... Avoir dans ce lieu une chambre, en tant qu’espace privé, qui soit pour moi un refuge, où je serai en sécurité, à l’abri du monde extérieur si je veux le fuir. Je réclame le droit de me « désocialiser » avant de quitter ce monde si tel est mon désir. De grâce épargnez-moi tous ces jeux bêtifiants, infantilisants, empruntés aux agences pour touristes, qui transforment les A.S. en J.O. et l’institution en classe de maternelle sous prétexte d’animation. Enfin, par pitié, ne m’attachez pas sur une chaise ou dans un lit, ce serait la preuve que vous me laissez tomber en tant qu’être humain.

Voilà tout ce que j’avais à dire à l’occasion de cette semaine bleue pour que nous réfléchissions à toutes ces semaines noires qui assombrissent la fin de vie de quelques uns d’entre-nous. Les plus démunis. Ceux qui ne font pas la couverture des magazines spécialisés. Ceux qui ne mobilisent guère les spécialistes du psychisme. Ceux qui, perdus dans leur mémoire non même plus la nôtre pour rester vivant jusqu’au bout. Est-ce bien sensé d’amputer une partie de leur vie sous prétexte de garder d’eux, en souvenir, les bonnes images ? Le travail du deuil saura faire le tri. Ne refusons pas ce qu’ils nous donnent à partager avec eux, notre propre fin en sera peut-être plus apaisée si nous savons élaborer la leur. Et à son tour la vieillesse, comme on dit la jeunesse, retrouvera sa place dans notre avenir.

 

Jack Messy - Psychanalyste, Co-fondateur et ancien Directeur de ESPACE GÉRONTOLOGIE
à ESPACES FORMATIONS, 224 avenue du Maine, 75014 Paris